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Vitz, le nain voleur

Par Réglise

Vitz, le nain voleur

Chapitre 2 : Levelup

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NAISSANCE

Il fait froid. Qu'est-ce que je fais là, dans la neige ? Que font ces gens autour de moi ? Debouts, immobiles, l'air de m'attendre, les yeux rivés vers moi. Ils sont petits, râblés, armés. Et que dois-je faire ? Qu'attendent-ils de moi ? J'hésite à m'approcher. J'ai le reflexe bizarre d'observer d'abord. Mais personne ne bouge. Ils sont là et ne font aucun pas. Ils balancent leurs épaules, chaloupent sur leurs pieds. Peut-être transis de froid. Il y a de tout évidence des soldats. Ils ont dégainé leur épée ou leur hallebarde. Leur uniforme est d'un vert tendre, presque pacifique. Il y a aussi des civils, sans arme apparemment.

Un bruit sourd fond sur moi. Une jeune femme de moitié ma taille, les cheveux violacés, surgit et me bouscule pour prendre ma place. Je vais lui apprendre... Mais aussitôt un autre petit homme sort du néant, son corps transparent, puis de plus en plus solide. Il va la défendre. Il va m'attaquer. Mais non, il fond sur un civil. Lui parle quelques secondes et part en courant. Je l'observe. Il fonce vers la clairière derrière moi.
Je n'en crois pas mes yeux. Des centaines de loup rodent, tournent en rond et nous regardent sans trop oser approcher. Le vent souffle. La brise apporte soudain une odeur âcre, l'odeur du sang. C'est un véritable carnage. C'est le sang mêlé des loups et des hommes. Que font-ils à s'attendre les uns et les autres. Mais qui suis-je ? Dans quel monde suis-je tombé ?

Je me sens fort, je me sens novice aussi. J'ai un noeud à l'estomac. La petite femme part elle aussi à l'assaut des loups voraces. Elle leur lance des boules de feu ! C'est un cauchemar, je vais m'éveiller. Ca ne peut se faire. Elle attaque sans pause. Un loup semble plus tenace que les autres. Il a l'air fort et assoiffé de sang. Il plonge ses crocs dans son bras. Elle se débat. Recule. Tente de fuir. Elle tombe dans la neige. Le loup fond sur elle. Dans un effort incroyable, elle se redresse et lui lance un jet de feu qui fait crépiter le pelage du loup. La bête s'écroule. Couverte de sang, elle revient vers l'homme qui attend. Il tape de mains, crie, vocifère. Un trait lumineux descend du ciel et l'englobe. Elle est comme portée dans les airs. Elle me regarde, l'air vainqueur.

- Qu'est-ce que tu attends ? me lance-t-elle.

Je ne sais pas quoi répondre. Je suis tellement abasourdi. Elle rit.

- Tu es un noub ! C'est ça.

Ses yeux percent mon esprit.

- Je ne sais pas, réponds-je. Où sommes-nous ? qu'est-ce qui se passe ici ? Qui sont ces gens ? Que veulent-ils ? Et ces loups ? Et tout ce sang versé, mêlé. Est-ce la guerre ?

Elle éclate d'un rire long et pointu. Elle laisse passer quelques secondes. Sa bouche entr'ouverte laisse passer son haleine franche qui se condense par le froid.

- Un vrai noub ! Ne te pose pas tant de questions maintenant. Les réponses viendront petit à petit. Avance sur le chemin, progresse et devient fort, si fort que tu surpasseras les guerriers de la Horde.

Je me souviens alors. Comme un vague souvenir. Ma peau est parcourue de frisson : je suis là pour combattre les guerriers de la Horde. Des images atroces passent devant mes yeux. Les récits de mes parents ! Qui sont mes parents ? Où sont-ils ? Ai-je encore des parents, des frères ou des soeurs ? Qui sont mes amis ?

Des dizaines d'êtres comme moi sont apparus exactement là où j'ai pris conscience de mon existence. Tous ou presque ont foncé, sans un mot, tourné en tout sens puis sont venus voir cet homme habillé de peaux. Il me regarde, me fixe depuis que je suis arrivé. Son regard se détache du mien seulement pour donner à tous ces nouveaux venus une consigne, qu'ils exécutent sans broncher, sans contester. Il attend que je vienne le voir. Sans impatience, il sait que je vais m'approcher et recevoir de lui la consigne. Je l'ai d'ailleurs devinée : tuer ces loups rôdeurs. Tuer ou me faire tuer. Et revenir le voir, les mains tachées de sang, mon sang mêlé à celui des bêtes.

Je m'approche. De toute façon, il n'y a guère de solution : suivre l'un des chemins parcourus par des gardes dont je ne sais même pas la mission. Vont-ils me tuer ? M'emprisonner ? L'homme aux habits de peau semble presque amical. Et tout le monde va le voir. Peut-être me donnera-t-il les clés de mon destin. Je me mets à courir. Pourquoi faut-il courir. Tout le monde court. C'est notre marche à nous, les tueurs de loups. Il sourit et plisse les yeux au fur et à mesure que mes pas me guident jusque lui. Je suis campé face à cet homme robuste, aussi fort que moi, peut-être plus. Il me dévisage lentement, puis prend le temps de passer d'un oeil expert mes vêtements. Il éclate d'un rire sonore :

- Pauvre type, tu ne vas faire de vieux os ici dans un tel accoutrement. Tu es vêtu comme une paysanne.

- Je ne te permets pas, lui lancé-je, alors que la colère et l'humiliation m'envahissent.

- Veux-tu un duel ? me répond-il d'un ton si dominateur que je ne puis que baisser les yeux, comme un élève devant son maître. D'où es-tu pour être si véhément ? Que crois-tu savoir de ce monde ? de notre monde ?

- Votre monde, justement, je ne veux pas le connaître, je veux m'en retourner.

- Hum... te retourner au néant... Les loups pourraient le faire. Notre monde est désormais le tien. Tu n'as rien à toi, ni passé, ni présent. Tu es rien, pour tout dire.

- Je te laisserai pas ! dis-je les dents serrées prêt à bondir.

Mais l'homme réagit plus vite que moi. Du plat de la main, il me pousse si violemment que je me retrouve assis par terre, l'épaule presque démise.

- Silence ! rugit-il. Ou je fais le travail des loups. Tu n'es libre que de nous écouter, suivre nos envies et exécuter nos ordres si tu veux avoir la moindre chance de vivre plus d'une heure dans ce qui est désormais et pour toujours ton monde.

Je le regarde l'air ahuri. En quelques mots, il vient de faire de moi une sorte de soldat à son service. Les autres personnes de son groupe me regardent lèvres plissées, pour les uns signe d'amusement et pour les autres de réprobation. Je me relève.

- Et que devrais-je faire alors ? dis-je en frottant l'épaule.

- Mettre des gants, me répond-il d'un ton sec et sûr. Et vite, car le froid ce soir t'aura sans doute fait perdre plus d'un doigt.

Il dit vrai. Je m'en aperçois maintenant, mon corps est gelé. Vêtu d'un simple gilet sans manche en tissus miteux, d'un pantalon presque en lambeaux, la bise qui commence à souffler et geler les monticules de neige ne me laissera guère de chance.

- J'ai bien quelque chose pour toi, reprend-il en fouillant dans sa besace en cuir. Regarde !

Il brandit une paire de gants, au cuir épais. Sans doute peu agréable à porter, les coutures réalisées avec un fil grossier, ces gants suffiraient néanmoins à m'isoler des morsures du froid.

- Combien ? lui dis-je.

- Combien ! Mais tu n'as pas un sous en poche ! Et si j'étais marchand, comme l'autre là-bas, me dit-il en pointant ostensiblement du doigt un marchand planqué sous un auvent rouge de sa carriole, je ne te ferais pas confiance.

- Pourquoi ?

- Pourquoi, dit-il en plaçant adroitement un crachas sur ma botte élimée. Tu verras bien. Tu fais partie de ceux dont on a besoin mais qu'on réprouve. Tu es un...

Il n'a pas le temps de finir sa phrase. Un petit être, moitié moins grand que moi, vient de se jeter à ses pieds en l'implorant :

- J'ai fini ! J'ai réussi ! Dix, j'en ai dix, maître tailleur de gants.
Il sort de son sac dix morceaux de viande ensanglantée, qu'il laisse choir sur la neige. A présent, il attend sa récompense, mais le tailleur regarde la viande avec mépris et dit :

- Tu me crois aveugle. Tu crois que je ne vois pas que tes dix petits morceaux proviennent du même loup. Tu es un noub. Repars en chasse.

Et il repousse le petit homme d'un coup de botte lourd et puissant. Le petit homme geint et s'écroule la figure la première dans la neige. Il pleure comme un petit enfant pris en faute.

- Pardon maître tailleur de gants. Pardon ! J'ai froid, offre moi ces gants et je te porterais vingt morceaux de loups. Par pitié, j'ai froid.

Le maître tailleur regarde l'homme à terre puis m'observe du coin de l'oeil.

- Vois-tu, me dit-il en fixant son serviteur à bout de souffle, les gnomes guerriers, c'est toujours comme ça. Ils font plus tard montre de tant de prétention ! Mais quand ils apparaissent dans notre monde, ils valent moins qu'un Hamdi.

En même temps que ses derniers mots, il sors de son fourreau un dépeçoir immense qu'il place juste sur la carotide du gnome.

- Repars, je t'ai dit. Je me fous de tes marchandages. Tu les feras à l'hôtel des ventes. Ici, c'est moi qui dirige et je t'ordonne de me rapporter dix morceaux de viande de loup, si tu ne veux pas, cette nuit, voir tes mains se détacher de tes bras comme une pomme mûre de son arbre.

Ses mots sonnent juste et me rappellent que je suis dans la même situation que ce gnome guerrier. Sans gant, je suis certain de finir comme un mendiant impotent.

- Donne-moi une arme, lui dis-je. Et je te rapporte cette viande.

Le maître tailleur s'éclaffe alors en se tenant le ventre théâtralement.

- Mais décidemment, tu es le pire noub que j'aie jamais vu. Tu as une arme. Et si tu ne l'as pas remarqué, tu as aussi une hache fixée à ton dos, et un fourre-tout. Et j'irai même plus loin, ajoute-t-il face à mon étonnement en séparant bien chaque mot, tu sais tuer les loups. Va !
Comme porté par son ton, je me lance à pas de course vers la meute. Les loups n'ont de cesse de trottiner. La tête enfoncée entre les épaules, prêts à bondir, ils m'observent. J'ai l'impression qu'ils savent pourquoi je viens. La clairière pue la charogne. Des cadavres de bêtes dépecées sont laissés à l'abandon. Chaque loup mort est à peine touché : il n'a qu'un trou béant sur la cuisse, celle laissée par tous les missionnaires du maître tailleur de gants. Un morceau par loup, pas un de plus. Je dégaine ma dague. Je la range et préfère ma hache. Je choisis un loup qui s'approche de moi et qui porte sur moi un regard mauvais. Il est blessé. Parfait pour une première victime. Peut-être vais-je en réchapper. Je lève ma hache au-dessus de ma tête d'instinct, prêt à la lancer sur la bête, quand je découvre à mes pieds, presque entièrement recouvert de flocons cristallins un petit gnome guerrier qui implorait tout à l'heure le maître tailleur de gants. Je reste pantois. Ses yeux ne sont pas fermés. Il a l'air presque heureux d'être mort, comme si cela avait été finalement une peine moins lourde à porter que de servir ce maître intransigeant.
Ne sachant plus quoi penser, je m'assied quelques minutes. Que fais-je ici ? Où suis-je ? Pourquoi devrais-je combattre ces loups ? Et puis, une bourrasque de vent me ramène à la réalité du monde invraisemblable dans lequel je viens de plonger. Il me faut ces gants. Il me faut ces loups. Il me faut leur chair.

Je hurle à m'époumoner sur le loup qui aussitôt, en quelques foulées est déjà prêt à bondir sur moi. Je sors ma dague est lui assène un coup furieux dans le flanc en même temps qu'il plante ses crocs dans mon avant-bras gauche, que j'avais placé comme un bouclier de pacotille. Je hurle à nouveau mais non plus de bravoure. Une douleur indicible parcoure mon bras puis mon épaule. Ses crocs sont si enfoncés dans ma chair que mon sang gicle comme l'eau d'une fontaine. Par pur réflexe, je lui assène sans viser une série de coup de dague de la main droite, libre de tout mouvement. Il ne lâche pas, il tire sur mon bras comme pour l'arracher. Je glisse dans la neige et tombe en avant sur le cadavre du petit gnome. Horrifié, je me redresse et plante la lame de ma dague avec tant de force que le manche et ma main finissent dans le ventre de la bête. Elle me fixe alors avec tant de colère que je me crois fini. Elle me fixe encore, ne relâche pas sa prise mais ne fait plus aucun mouvement. Quelques secondes passent. Je finis pas comprendre que la bête est morte, la gueule serrée sur mon bras. Je retire ma dague de son corps et attrape la mâchoire supérieure du loup. Mon bras est enfin libre. Je n'en crois pas mes yeux. Le combat a peut-être duré quelques secondes, une minute au plus. Pris d'un réflexe de vautour, je tranche la cuisse de la bête et lui retire un bon kilo de viande. Je m'aperçois alors que le loup porte autour du cou un morceau de tissus que je retire. C'est un gilet, sans doute pris à l'un des nombreux combattants. Je n'ai rien pour panser ma plaie. Je décide de découper un morceau de peau du loup. Mon geste est maladroit. Je n'en retire qu'une peau détruite. Je l'enroule autour de mon bras. A défaut de le guérir, elle fera office de bouclier. J'enfile le gilet. J'ai moins froid. Encore neufs loups.

J'ai les mains rouges de sang. Mes avant-bras sont devenus insensibles à toute morsure. Mes nerfs sont sans doute coupés à plusieurs endroits, à moins que ça ne soit dû à une sorte de lassitude. Approcher. Frapper. Frapper juste. Méthodiquement. Presque sans émotion, presque professionnellement. Puis couper, dépecer et retirer ce cuissot de loup. C'est le septième. Une louve sans doute, les mamelles ruisselant de lait. Ses louveteaux pourront l'attendre longtemps ce soir, dans leur terrier, ils ne verront que la bise siffler un air lugubre et mortuaire. J'ai un réflexe. Je ne me serais jamais cru capable de cela. Mais que sais-je vraiment de moi ? Je m'approche de l'une de ses mamelles et je tète. Un lait épais et encore chaud inonde ma bouche. Je m'écoeure à piller le lait nourricier de cette bête. Pourtant, elle ne m'aurait laissé aucune chance si ma dague ne lui avait transpercé le coeur d'un coup sec et déterminé. Parce que, à présent, je suis décidé à survivre et l'envie de tuer m'emplit.

Un petit lapin galope d'une dune de neige à l'autre. Le pelage noir et marron, il est tranquille, ignorant tout de la guerre triviale que se livrent les loups et les hommes. Sans crainte, il s'approche de moi. Il est maintenant à moins d'un mètre. Sait-il que je peux le transpercer d'un seul coup de dague ? Vient-il se pelotonner contre moi ? Je n'en ai que faire, je laisse ma dague faire la besogne. D'un coup précis, le regard encore hagard de mon dernier combat, je m'accorde une sorte de plaisir malsain : ma dague tombe sur lui presque verticalement et le clou à la neige. Il me regarde. Je vois sa respiration s'accélérer, il ne peut rien faire. Il est paralysé. Puis ses paupières s'abaissent et après un râle, la petite bête meurt. Çe ne me fait aucun effet. Je le dépouille ensuite de sa peau et la glisse dans mon fourre-tout. Le lapin écorché git dans la neige. Je reprends une gorgée de lait aux mamelles de ma louve et prépare ma prochaine attaque.

Le huitième loup est arrivé sans que je puisse rien faire. A peine debout, ses crocs m'ont déchiré le dos, comme trois ou quatre poignards auraient pu le faire. Sa gueule béante n'a pas eu le temps de se fermer sur ma nuque. Mais son souffle chaud sème encore en moi des sensations mêlées de crainte et d'horreur. Ma hache s'est plantée droite comme un i sur son crâne. Presque sans effet : il a couiné puis m'a désarmé d'un coup de gueule savant. C'est un tueur, le chef d'une meute infinie. Autour d'autres loups grognent à présent et mon tour est venu. Un louveteau, peut-être son fils, veut prendre le relais et se jette sur moi. Le chef de meute plisse les yeux et cesse ses attaques. Il a décidé de s'offrir un spectacle. Ma mort a-t-elle un sens pour lui ? Le louveteau soigne ses grognements mais il est à l'image de ses frères, prévisibles. Je lui assène ma dague sous la gorge et remonte jusque sa mâchoire. Un jet de sang fait fondre la neige. Il s'écroule.

Je suis pris de frissons. J'ai froid et soudain un halo de lumière enveloppe mon corps. Je me sens porté par deux mains invisibles. Je retrouve mes esprits, une forme d'assurance. Je n'éprouve plus aucune fatigue. J'ai comme passé une étape.

Les loups ont comme par réflexe reculé. Le chef de meute grogne et sa voix est méfiante, presque craintive. Je le fixe, ma hache bien en main, ma dague à la ceinture. Je sais déjà comment il mourra. Je pousse un cri strident malgré moi. Tous les loups s'enfuient. Et je me rue sur le chef de meute. Le combat est long, trop long pour l'animal dont les yeux expriment l'incompréhension et la défaite.

Il est mort. Deux louveteaux tentent de le venger ensemble mais j'agis désormais avec un sens aigu du combat. Ma frappe est implacable et les petits loups s'écroulent presque en même temps. Je les dépèce en premier et m'attaque au chef de meute. Il a autour du coup un collier auquel pend une gaine de tissus. A l'intérieur, je découvre une arme ornée d'une tête cornue. L'arme luit dans la nuit. Je décide de retourner vers le maître tailleur.

Je m'approche et me pose face à lui. Je le fixe. Ses yeux n'expriment rien. On dirait qu'il ne me reconnaît pas. Je lui jette la viande sur les pieds.

- Et alors ? me dit-il. Tu crois vraiment m'impressionner ? Des milliers d'autres toi m'ont déjà remis leur besace de cette manière.

Je me sens un peu bête soudain. Et puis par jeu, je lui dis :

- Tu me dois une paire de gants. Donne-la moi et laisse-moi.

- Ha ! comme tu es présomptueux ! Les voilà, tes gants. Réchauffe-toi les mains... pendant que tes pieds gèlent...

Et le maître tailleur part dans un rire rocailleux et sans fin. J'enfile vite ces peaux rugueuses. Je sais qu'il a raison. Au fur et à mesure que mes mains recouvrent un peu de chaleur, je sens le froid fondre sur mes pieds. Mes orteils... Je suis pris de panique : je sens dans ma chausse comme un bloc détaché. Le maître tailleur lit mes pensées et redouble de rire.

- Si tu veux, j'ai ça.

Et il sort de son sac une paire de superbes bottes ouvragées, au cuir épais et couvert d'un pelage brun et chaleureux. Je n'hésite pas, je lui tends l'arme que j'ai volée au chef de meute.

- Prends-là. En échange de ces bottes.

Le maître tailleur plisse les yeux. Il paraît me jouer un bon tour et y prendre plaisir. Il ne jette pas même un oeil sur l'arme.

- La dague d'Orcrash. Bel objet. Vue cent-trois fois aujourd'hui. Je ne suis pas ferrailleur. Si tu veux ces bottes, je te propose un marché. Repars aux loups et apporte-moi douze crocs de loups gris. Pas n'importe lesquels, entends-tu, des crocs loups gris.

Mon esprit vacille. Je me sens pris comme dans une nasse. Je le déteste. J'ai envie de le planter, là, sur le champ. Mais il a déjà saisi mon poignet. Il le sert si fort que je ne peux m'empêcher de pousser un cri. Ses yeux ont durci et ses paroles sont sans ambigüité.

- Essaie ça une fois... Une fois, ce sera comme un jour de plaisir pour moi. Et je te ferai connaître la Dame Blanche.

Je ne lui demande rien sur la Dame Blanche. Il me lâche. Mais je me sens épuisé et dépendre de cet être empli de sadisme m'est insupportable. Je me tourne vers la carriole où deux marchands attendent les yeux dans le vague.

- Bonjour mon ami ! Venez faire une bonne affaire !

J'observe le marchand. Il n'a pas l'air moqueur mais il est comme hypnotisé. Il ne me quitte pas des yeux mais semble regarder au delà de mon corps. Je me sens comme transparent.

- Combien pour ce jambon ?

- Un excellent choix ! Une viande première ! De l'ours gris des montagnes qui vous redonnera santé et réflexe.
Puis, après un bref silence, il ajoute :

- Pourvu que vous le mangiez à temps !

- Combien pour ce jambon, lui dis-je, agacé par son boniment.

- Son prix est sur l'étiquette, me répond-il l'air presque étonné de ma question. Je ne parle pas argent. Je vends, j'achète, un point c'est tout !

Sur un morceau d'étoffe, je discerne en effet un prix, tracé au charbon. Dix pièces d'argent. Ma fortune en poche s'élève en tout et pour tout à cinquante pièces de cuivre.

- Et pour ça, lui dis-je en tendant ma poignée de pièces. Peux-tu me vendre une tranche ?

Il me regarde l'air ennuyé. Il se tourne vers son acolyte qui ne se départ pas de son regard perdu dans le vague.

- Le prix est sur l'étiquette, lance-t-il.

- Je l'ai vu ton prix, mais je n'ai pas assez. Vends-moi pour cinquante pièces de cuivre.

- Je ne parle pas argent. Je vends, j'achète, un point... c'est tout !

Je suis las. Je suis dans un monde de fous. Inhumain à souhait. J'ai la certitude d'avoir vécu ailleurs avant. Il faut que je ramasse mes souvenirs, reconstruise le puzzle et quitte ce monde absurde.

Je lui tends ma dague.

- Prends-là et en échange donne-moi ce jambon et ces bottes.

Elles sont moins belles et sans doute moins confortables que celles du maître tailleur mais m'éviteront au moins de repartir à l'assaut des loups. Le marchand me regarde l'air contrarié.

- C'est que c'est un bel objet ! Et qu'un autre marchand, au delà des collines, vend cinq pièces d'or...

- Très bien, il est à toi.

- Mais je ne peux. Je ne peux.

- Tu ne peux ? Comment ça ?

- Je ne peux, cette dague est tienne. Cette dague est tienne...

Il a l'air à présent apeuré, comme s'il était en train de commettre une faute impardonnable.

- Je te la vends. Tu vends et tu achètes, m'as-tu dit. Je te vends cette dague, qui est mienne, mais je m'en sépare, contre ce jambon, et ces bottes.

- Je ne peux, je ne peux. Cette dague est tienne.

Pris d'un accès de rage, j'attrape le marchand par le paletot et lui dit en détachant chacune de mes syllabes :

- Je te vends cette dague contre ce jambon et ces bottes. Tu comprends ? Je te vends cette dague.

Le bonhomme se débat et s'agite. Des gardes au loin observent la scène. Je le lâche de peur de trop attirer leur attention.

- Je ne peux, je ne peux. Elle est tienne. Un marchand ne peut acheter un objet qui est lié.

- Lié ?

- Il est tien. C'est à toi, seulement à toi ! Personne n'en voudra. C'est une dague, de belle valeur mais pas un marchand ne te l'achètera. C'est dans l'ordre du monde. Elle est tienne.

Je n'insiste pas. Je me sens bête face à ce marchand juriste, si instruit des lois de cet univers. Je me tourne vers le maître tailleur. Il n'a pas bougé de place. Comme personne sur cette place naturelle, recouverte d'une neige parfaite. Je reviens sur mes pas, déjà effacés de cette neige lisse. Je me plante face au maître tailleur.

- D'accord, va pour tes crocs, mais tiens ta parole.

- Elle n'en sera que plus à craindre quand tu reviendras, rit-il. Si tu reviens.

L'expédition est d'une facilité déconcertante. Les loups tombent un à un comme des pantins. C'est l'arrachage qui est le plus pénible. Les crocs sont acérés et tranchants et les saisir exigent une technique que je n'ai pas encore et qui entrainent de nombreuses coupures. Même morts, ces loups déchiquettent les mains. Il me faut bien plus que vingt loups pour parvenir à rassembler les crocs, parfois parfaitement insaisissables.
Il me reste un croc à trouver, lorsque je vois un petit homme encerclé par trois loups gris, l'air vorace et définitivement assassins. Il pousse une sorte de gémissement à temps régulier, comme une respiration. Il frappe dur, reprend son souffle et lâche à nouveau sa massue sur le crane d'un loup, qui couine puis mord. On dirait un combat de théâtre et, bien que ce petit homme soit mal en point, j'observe sans prendre la décision d'aller le sauver. Il ne reste plus qu'un loup en vie mais le petit homme ne lui survivra pas si je me cantonne au rôle de témoin. Alors, je m'avance et d'un seul coup de ma nouvelle arme, j'abats le loup. Un temps passe où tout semble en arrêt. On entend seulement la bise et au loin le hurlement d'autres loups. Le petit homme semble reprendre vie petit à petit. Il ne me jette même pas un oeil et part en gémissant, sur un air désespéré et atone. J'hésite à le suivre mais ma curiosité est trop fort. Peut-être va-t-il me donner l'une des clefs de cet univers absurde ? Nous marchons longtemps à travers la forêt de pins. Nos pieds crissent sous la neige. J'ai ajouté une épaisseur de peau de loups autour de mes pieds, qui s'enfoncent toujours plus profondément dans la neige. Le petit homme ne se retourne jamais. Je suis sûr qu'il m'entend. Parfois, seulement quelques mètres nous séparent. La nuit est tombée. Il fait noir, une opacité épaisse et enveloppante qui ne rassurerait personne. Je regarde le chemin parcouru. Me traces de pas disparaissent de la neige qui semble douée d'une faculté d'oubli de ceux qui la foule. Mes pas se dissolve ainsi d'un seul coup, sans qu'il neige, sans qu'il vente, le creux de mes pas disparaît tout simplement, au bout de quelques minutes. Impossible pour moi de retrouver ainsi mon chemin. Il faudra que je me fie à mon flair.

Le petit homme s'approche d'un groupe de semblables. Ils poussent comme lui ce gémissement long et désespéré. Je marque un arrêt car leur nombre ne m'assurerait sans doute pas la victoire. Sans que je sache comment, j'ai décidé de changer de comportement : à pas lent et secret, je progresse sans faire aucun bruit. Je me sais presque invisible. La neige ne marque même plus mon passage. Je sais agir en silence. Je ne l'avais jamais fait avant mais je sais que cela m'est inné. Le groupe n'est plus qu'à quelques mètres de moi et je peux précisément voir à quoi ils se sont attelés. Et cela me glace d'effroi. Ce qui semble être le chef du groupe tient dans la main un pic tranchant qu'il brandit quelques secondes et abat violemment sur le corps sans vie de l'un des miens. Je comprends avec horreur qu'ils le dépècent ! Je ne peux détacher les yeux de ce spectacle d'horreur.

Je suis sur le point d'intervenir quand l'un des membres du groupe plonge ses mains dans le amas de chairs meurtries et en sort un os longiligne en poussant encore et toujours ce cri lancinant. Puis, après avoir lentement observé l'os, il l'abat sur le crâne de son voisin, qui s'écroule. A pas secrets, je me suis approché et je profite de cet instant pour assommer le chef du groupe. Face à moi, les deux petits êtres réagissent très violemment. Leur massue, faite des os de mes semblables, est d'une dureté inimaginable. Je reste étourdi quelques secondes pendant que les coups pleuvent. Quand je retrouve mes esprits, des flammes bleues dévorent le corps de mes assaillants. L'un d'eux s'écroule alors que l'autre se détourne de moi et amorce quelques pas. En vain, ses pieds sont figés dans un bloc de glace soudainement apparu.

- Sales Hamdi ! Vous le paierez cher ! lance une voix claire et menaçante.

Et les éclairs givrants pleuvent, alternés de boules de feu. Je me retourne et aperçoit la petite femme à l'origine de tout ce tumulte. Elle est comme possédée. Elle ne leur laisse aucune chance et me place en position de simple spectateur. Quelques secondes plus tard, les Hamdis sont tous gisants. Elle s'assoit alors et sort de sa besace une gourde qu'elle porte aussitôt à ses lèvres. Je m'approche et elle me jette un oeil presque méprisant.

- Merci, lui dis-je, ne sachant quoi ajouter d'autre, intimidé par tant de puissance.

- Je me demandais quand tu les attaquerais, au lieu de les regarder faire. Tu es quoi au juste pour être si lent à détruire cette vermine qui pullule sur nos terres ?

- Je ne savais pas qu'il s'agissait de... vermine. Je les ai pris pour des êtres semblables à nous, ils...

- Semblables à nous ! trancha-t-elle. Des bêtes, oui, cannibales, dévoreurs, pestes à deux pattes, horreurs possédées... tout ce que tu veux mais pas semblables à nous !

- Je ne savais pas. C'est la première fois que...

- Noub ! C'est ça. Je me disais aussi. A ta façon de combattre, je l'avais deviné.

Puis elle se lève, approche chaque cadavre d'Hamdis et dépouille les corps de tous les objets qui lui semblent avoir quelque valeur. Elle m'indique le dernier corps :

- Celui-ci est à toi. Prends ce que tu veux, je me servirai après.

Je n'ose pas la contredire. Elle à l'autorité d'un être ayant vécu beaucoup d'heures dans ce monde mystérieux. Je retourne le corps du Hamdi. C'est celui que j'ai sauvé des loups quelques heures plus tôt. Il a les yeux ouverts, largement inexpressifs. Je prends le temps d'observer son visage. Il n'est de tout évidence pas de mon espèce. Une sorte de cousin, ou de déviance...

- Que sont les Hamdis ?

- Tu ne le sais pas ? Le maître des tailleurs ne te l'a pas dit ?

- Non, il m'a demandé de lui rapporter des crocs de loups, pas un mot sur ces êtres...

- Ha ! Tu en es aux crocs... Tu débutes vraiment. Les Hamdis sont nos ennemis après avoir été nos frères. Ils sont la part infâme de chacun d'entre nous. A chaque fois que l'un de nous naît, un Hamdi prend vie. Ils sont maudits. Ils sont pourris. Il faut les éliminer avant qu'ils ne nous détruisent tous.
Une parole m'a laissé perplexe.

- Le maître des tailleurs va me demander d'aller tuer des Hamdis ?

- Mais oui ! et plus d'une fois ! Ce sera l'objet de tes prochaines quêtes. Allez, d'ailleurs, je vais lui rendre la mienne. Il m'a promis une cape d'intelligence et nous les mages en avons bien besoin.

- Vous les mages... Tu es mage ?

- Ha mais toi, tu es le Noub parfait ! dit-elle en partant dans un grand éclat de rire. Oui, je suis mage, cher voleur.

Je sens une vague d'émotion intense m'envahir. Elle sait qui je suis.

- Je suis un voleur ?

- Qui d'autre pour rester à quelques pas de l'ennemi sans se faire surprendre ? Il n'y a que les voleurs pour faire cela. Oui, tu es voleur, sans nul doute. Voleur et Noub !

Elle range sa besace, ramasse son bâton et me regarde avant d'ajouter :

- Tu as fini de ramasser tes crocs ?

- Non, il m'en manque deux.

- Viens, dit-elle. Groupons-nous !

J'entends alors ses paroles sans que ses lèvres remuent. Elle voit ma stupeur.

Tu ne t'es jamais groupé, je parie.

- Oui. Jamais, dis-je.

Tu n'es plus obligé de parler. Il te suffit de focaliser ta pensée vers moi.

J'essaie.

Tu vois...


- C'est incroyable !

Noub...

Noub ?

Noubs sont les gens comme toi, ignorants même leur état, leur métier, leur race ou leur classe. Nous avons tous été Noub. Et puis, un jour, on cesse de s'interroger.

Comment est-ce possible ? Ne pas se demander qui on est ...

C'est passer de la survie à la vie. Tu verras, toi aussi tu feras ce choix. Suis-moi, je veux rentrer à l'auberge. Faisons vite.


Je la suis. Elle s'approche des loups sans crainte. Et je découvre comment un mage combat. C'est tout bonnement incroyable. De ses mains surgissent des langues de feu ou de glace, de sa bouche des mots issus d'une langue ancienne, incompréhensible mais redoutable, de son bâton des salves d'éclairs imparables. Les loups tombent sans pouvoir la toucher. Je récupère les crocs rapidement. Elle m'attend à peine. Parfois, je ne vois d'elle qu'une lueur bleue. Mais je l'entends toujours clairement en moi.

Tu vois, l'auberge est là. Toi, va voir le maître des Tailleurs. Et cesse de te poser des questions. Prends ce monde à bras le corps.

Je vais essayer.

Essayer n'est rien. Essayer, c'est échouer à coup sûr. Je te laisse.


Je sens sa présence se détacher de moi. Je voudrais bien lui dire merci mais j'ai beau penser à elle, ça ne suffit pas.

Au fait, je suis Lilya. Je te mets dans mes amis.

Je ne saisis pas tout.

Merci, Lilya. Je suis...Vitz !

J'ai prononcé ce nom sans le vouloir, sans le savoir. Je ne me connaissais pas quelques secondes plus tôt.

Vitz... Hé bien Vitz, à bientôt peut-être...

Cette rencontre restera gravée en moi. Alya m'a appris plus que personne, plus qu'aucun maître ne pourra jamais le faire. Grâce à elle, j'ai un nom, une classe et j'ai compris que le maître des tailleurs n'est rien d'autre qu'un donneur de quêtes.

Quand je m'approche de lui, d'ailleurs, je n'éprouve plus la même crainte. Ni le même intérêt. Sans dire un mot, je lui tend les crocs de loups. Il me regarde, laisse échapper un hourra convenu et me tend une paire de bottes que je m'empresse d'enfiler. Il me propose d'aller venger notre espèce des harcèlements des Hamdis. J'accepte. Je commence ma vraie vie.
Note de l'auteur : Si vous désirez découvrir d'autres récits, n'hésitez pas à visiter [lien=https://virtualitterature.wordpress.com/]mon blog[/lien] ;)


Je n'ai pas eu le temps de le voir venir. Il a fondu sur moi alors que je dépeçai une mère loup. J'ai repris mes esprits au moment de la célébration ultime. Je ne peux plus marcher. Je suis comme paralysé et autour de moi, les Hamdis hurlent en désordre. J'ai juste le temps de voir leur chef brandir un ossement humain et l'abattre sur mon ventre. Une douleur sans nom me pénètre et je vois sa main ensanglantée lever mes entrailles. Je suis encore en vie. Je les vois se battre pour un morceau de ma chair. Un voile noir passe sur mes yeux. Je voudrais mourir tout de suite et en finir mais les Hamdis semblent avoir l'art de faire survivre leur victime à leur pire abomination. Je hurle à mon tour à plein poumon, n'en pouvant plus de me sentir découpé, de voir mon sang jaillir en flots et ces monstres célébrer mes souffrances. Je me sens alors tomber du tronc où ils m'ont vaguement posé. Et quand mon corps s'affale de tout son poids sur le sol, l'aubergiste rit aux éclats. C'est un vieux nain au fort gabarit. Les épaules larges, le cou d'un seul tenant, typique des guerriers. Il me regarde amusé de son oeil noir, surmonté d'un large sourcil dessiné à grand trait par une mère nature peu artiste.

- Vitz, chaque matin, tu gâches le petit déjeuner de mes hôtes. Avec tes cris d'orfraie, on croirait une gnome ingénue à qui on ferait son affaire !

La salle lance une salve de rires gras et quelques plaisanteries fusent jusqu'à ce que je me lève. Car, si comme eux je suis nain, ma réputation désormais me précède. Je suis le seul à être sorti vivant d'une charge de Peaux Bleuies, ces trolls tapis dans la grotte de l'Insouvenir. Je me tais. Progressivement les murmures reprennent et l'on finit par m'ignorer. Ce qui me va, parfaitement.

L'aubergiste n'a pas tort. Depuis plusieurs jours, le même cauchemar hante mes nuits et ronge peu à peu mes forces. Je n'ai plus envie de m'engager sur les missions des questeurs. C'est pourtant eux qui nous font survivre mais tout est tellement dénué de sens. Je ne peux me faire à ces hommes mystérieux, toujours paré d'énigmes et de tour de force à réaliser pour des récompenses absurdes et pourtant vitales. De l'argent, des objets, des armes ou des pièces d'armures et toujours une nouvelle quête. Un monde sans fin dont la règle est une spirale menant à coup sûr vers la mort, le vol, la haine de l'autre. Comme tous, je m'exécute car les marchands, les aubergistes, les artisans sont intraitables : sans objet pas d'argent, sans argent pas d'armure, sans armure, aucune chance de tenir bien longtemps. Au fil du temps, les quêtes sont restées inintelligibles pour moi. Mais chaque quête terminée implique une nouvelle quête plus difficile encore. Je ne sais pas quand cela finira.

Je ne pense plus aux Peaux Bleuies. J'ai surtout eu de la chance. Mais le souvenir de cet homme dévoré par les Hamdis continue d'obséder mes nuits. Et quand je pense à lui, aucun sentiment de vengeance ne m'anime. J'ai plutôt envie d'arrêter là le mystère de ma situation. Pourquoi suis-je là ? Pourquoi devrais-je me soumettre à ces questeurs jusqu'à ne plus rien pouvoir et m'éteindre ? Les autres ne semblent pas s'interroger. Ils foncent de quêtes en quêtes, reviennent soumis les besaces chargées de peaux d'animaux, de morceaux de pierres, de talismans volés. Sont-ils des automates ? Qu'ont-ils compris à ce monde qui m'apparaît si obscur ? On dirait qu'ils n'ont pas peur de mourir.

Un homme au fond de la salle me fixe intensément. Il est à l'écart. Les autres semblent ne pas le voir. Son oeil bleu perçant ne me quitte pas. Il est plus immobile que la colonne sur laquelle il est appuyé. Et pourtant, je comprends qu'il m'appelle, qu'il exige que je le rejoigne. Ce que je fais, presque malgré moi. Alors que j'ai parcouru la salle, poussé quelques convives pour établir un chemin jusqu'à lui, il glisse sans bruit vers la cuisine. Le marmiton ne l'a pas vu emprunter l'escalier qui mène aux caves. Je m'y engage la main sur ma dague, qui ne me quitte guère, même à l'auberge. L'espace est sombre et les bruits de la salle sont étouffés par le silence froid des voûtes souterraines. Il a disparu. J'ai dû rêver sa présence. La faim commence à me jouer des tours. J'avance prudemment. On dit que la Horde tend parfois des embuscades. Je suis prêt à tout. Ma dague a quitté son fourreau. Sous cape, ma main tient fermement la lame. Qui il soit, il ne pourra s'approcher sans recevoir un coup mortel. J'attends. Le silence est total. Je serre les dents. Je déteste cette situation. Mes yeux s'habituent à l'obscurité. Ce qui était une vague masse sombre est une pyramide de tonnelets de vins. Des bouteilles vides jonchent le sol. De vieilles armures rouillées sont entassées dans un coin, sans doute celles de l'aubergiste avant qu'il ne prenne sa retraite de guerrier. Je parcours lentement le décor. Rien de lugubre. Juste sombre. Des boucliers de toutes tailles sont empilés. Chacun semble avoir sauvé plusieurs fois la vie de leur propriétaire. Torsions, rayures, enfoncements pointus, surface rongée par l'acide du crachas de quelques monstruosités, ces traces pourraient narrer une vie consacrée à la quête.

Je me retourne mais il est trop tard. Ma dague a quitté ma main sans que je m'en aperçoive. L'homme est à moins d'un mètre de moi. Son regard me paralyse, dominateur et sûr de lui.

- C'est toi, Vitz. Toi qui a tué les Peaux Bleuies. Comment as-tu pu sortir indemne de la grotte de l'Insouvenir avec si peu d'expérience ?

Je ne sais quoi lui répondre. D'ailleurs, cette question ne m'est pas adressée. Je tente une manoeuvre de repli mais mes jambes ne me répondent plus. Il comprend mon intention et sans changer d'expression, il ajoute :

- Le poison que je t'ai fais respirer t'interdit tout mouvement contre moi. C'est juste une précaution d'usage. Un réflexe. Une habitude.

J'attends ma fin. Je le vois déjà brandir l'épée qui m'étripera. Finalement, ce ne sont pas les Hamdis qui auront ma peau.

Je vais te délivrer, Vitz. Car tu as beaucoup à apprendre.

Et il m'enfonce la pointe de son épée dans le bras. Aussitôt mes jambes sont parcourues de fourmis, sensation insoutenable, j'ai l'impression d'avoir le pied plus lourd que n'importe lequel des tonneaux qui nous entourent. Il retire son épée et mon sang se fige presque aussitôt. Je porte d'instinct la main à l'entaille.

- Ce n'est rien, Vitz. Une égratignure. Je t'enseignerai cela et des coups plus utiles encore, certains mortels.

- Qui êtes-vous ? dis-je en n'osant proférer plus de paroles.

- Oh. Désolé. Les présentations, on les oublie souvent, nous les voleurs... Je suis ton maître.

Son regard d'azur profond est difficile à soutenir. Alors je parcours son visage à la recherche de quelques traits de sa personnalité. Son nez aquilin respire l'air des lieux : ses narines battent régulièrement au gré d'une inspiration plus forte. Ses lèvres très fines sont pincées l'une contre l'autre et forment un trait unique, définitif. Quelques rides sillonnent son visage mais il est impossible de lui donner un âge.

- Mon maître ?

- Ton maître. Tu es un voleur. Je suis le maître des voleurs.

Je ne réponds rien. Je m'attends à ce qu'il exige de moi de réaliser une quête.

- Il est temps pour toi de progresser un peu vers la voie du voleur. C'est un chemin unique, Vitz.

- Je n'ai pas envie de me parfaire dans le larcin et la rapine, lui réponds-je. Je ne veux pas qu'on m'oblige à progresser vers une voie que je n'ai pas choisie. Pourquoi devrais-je le faire alors que je ne sais même pas où je vais et qui je suis ?

Le maître a plissé les yeux si rapidement que je ne suis pas sûr d'avoir bien vu. Il semble surpris par ma réponse. Il me dévisage, il plonge en mon esprit avec une facilité déconcertante. Je le sens palper ma foi, mes croyances, mes incertitudes.

- Tu es un voleur Vitz. Tu ne peux rien faire contre cela. Toutes les personnes que tu croises te savent voleur et s'attendent à te voir agir ainsi. Tes questions sont vaines. Personne ne se les pose. Nous sommes ici pour réaliser les quêtes qu'on nous donne et progresser vers la Grande Connaissance. Tu dois le faire, tu dois agir, tu ne peux pas questionner toi-même.

- Et pourquoi ne le pourrais-je pas ? Je le fais naturellement, je ne ressens pas d'interdit à me poser ces questions. C'est le fait même de m'interroger qui me permet d'exister encore. Sinon, je me serais laissé dévorer par les loups ou les Hamdis.

- Et si tel avait été le cas, tu n'aurais fait que rencontrer la gardienne des âmes, qui t'aurait seulement imposé de revenir à la vie et de poursuivre ta route.

- Je ne sais de quoi tu parles.

- Alors il faut que tu la rencontres !

Et le maître plonge sa dague dans mon poitrail. Je ressens une douleur insoutenable. Il sourit, heureux de son meurtre. Je sens mon énergie m'abandonner. Je meurs sans combattre, surpris dans une auberge par un semblable. Ma vue se brouille totalement. Je ne perçois plus rien de mon entour et j'ai la sensation qu'il reste en moi un peu de vie.

Des voix sifflent autour de moi, racontent mon passé, je saisis quelques mots de mon enfance, et narre mon futur, je me vois bloquer un monstre d'un coup de dague empoisonné. Je ne sais quelle voix écouter. J'ai envie de connaître mon passé. J'ai besoin de savoir d'où je viens. J'oriente mon esprit vers l'écho de mon passé. Je reconnais peu à peu son timbre. Je suis presque sûr que c'est ma mère qui me parle. Mon coeur bat à un rythme incroyable, j'ai l'impression que ma poitrine va éclater. Elle me sert contre elle. Je sens en elle la peur, l'effroi, elle veut me protéger et courbe l'échine sur moi. Elle ne crie pas. Des Orcs ricanent. L'un d'eux s'avance. Son calme tranche avec l'excitation de ses camarades. Il observe ma mère. Il la mémorise, il l'analyse, il la décrypte. Puis, presque sans user de force, il laisse le poids de sa hache lui fracasser la nuque, qui s'affaisse en prenant soin de faire de son corps une sorte d'abri. Elle prononce quelques mots dans une langue qui m'est encore inconnue. Son corps s'illumine, un flot de lumière laiteux envahi progressivement la pièce. Les Orcs reculent d'instinct puis disparaissent de mon champ de vision. Je suis seul avec le corps sans vie de ma mère. Le halo de lumière me réconforte. Je suis comme dans une grotte et j'ai la sensation que rien ne peut m'arriver. Soudain, la lumière se fait si intense que le monde environnant devient blanc. Quand je parviens à discerner à nouveau quelque chose, je suis devenu un enfant. Je suis vêtu de quelques haillons et je pousse une sorte de chariot empli d'un minerai dont certaines particules oscillent sans cesse. Un autre enfant est à mes côtés. Je n'y vois guère. Nous sommes dans un tunnel. L'enfant me sourit et prononce mon nom. Il rit et ses yeux pétillent. Ses cheveux bouclés ceignent son visage déjà vigoureux. Il est plus grand que moi mais je le sais plus jeune. Nous ne sommes pas de la même race. J'entends un cri de douleur derrière moi. Quand je me retourne, je vois un autre enfant, cette fois deux fois plus petit que moi, qui laisse couler un torrent de larmes en essayant de protéger son corps du fouet d'un gigantesque homme rat. J'ai une vision d'horreur. Nous sommes les esclaves d'une tribu ennemie. Des centaines d'enfants, issus de mondes sans doute très différents, sont tous prisonniers. Comme nous, ils poussent d'immenses chariots de minerais. D'autres ébranlent à coups de pioche les murs des tunnels à la recherche des précieuses pierres. Encore quelques claquements de lanières et l'enfant gnome perdra la vie. A cet instant, un rai de lumière foudroie l'homme rat. Il s'écroule dans un râle définitif. D'autres hommes rats s'enfuient, blessés à mort. Des humains en armure surgissent. Ils sont aussi effrayants que les hommes rats ou que les Orcs. Il émane d'eux le même parfum de destruction. L'un d'eux s'approchent de nous et nous glane comme un fruit mûr. La vision cesse brutalement. Une femme ailée m'observe sans dire un mot. Je sais qu'elle est à l'origine de ces visions. Je ne sais s'il faut la remercier ou la maudire car je viens de comprendre que j'ai en moi un passé oublié, enfoui, qu'il va me falloir reconstruire. Elle est compatissante, sans aucun doute et attend patiemment que je prenne une décision : dois-je revenir au monde mortel ou rester à ses pieds éternellement ?

Des corps fantomatiques apparaissent à mes côtés. Ils implorent la gardienne des âmes et la quitte à grandes enjambées. Autour de moi, tout est laiteux, grisâtres, la vie est presque gommée. Je constate avec dépit que mon corps n'est plus qu'une enveloppe ectoplasmique. Si je reste trop longtemps, j'ai la sensation que je vais perdre le peu de vie qui m'habite encore. La gardienne m'observe. D'autres visions fugitives surgissent en mon esprit quand la voix du maître des voleurs brise le récit silencieux de la gardienne des âmes.

Ne reste pas trop près d'elle, Vitz. Elle va faire de toi une créature de l'autre monde. Quitte là maintenant.

Son ton péremptoire s'impose et je me mets à courir vers mon corps. Je parcours la vallée où je suis apparu pour la première fois, je revois la vallée des loups, puis les questeurs, le marchand et l'auberge. J'entre. Personne ne semble me voir. Je passe au travers des hôtes du tavernier. Je suis un pur esprit. Je descends rapidement les dernières marches qui vont mener à ma dépouille. Je suis sur le point de reprendre vie en mon corps. Un bref sentiment de vide puis de trop plein ébranle mon âme. Je saisis la vie. Mes poumons s'emplissent d'air comme pour la première fois et me déchire littéralement de l'intérieur. Je crie comme un nouveau-né et me redresse d'un coup.

- Tu ne pouvais pas rester plus longtemps auprès d'elle, Vitz. Ne l'écoute pas, ou peu. Ne la laisse pas te séduire par le récit de ton passé ou les promesses sur ton avenir.

- Que sais-tu d'elle ?

- Elle est la gardienne des âmes. Elle prend soin de ton âme quand tu meurs. Elle se nourrit de ta vie, du dernier fil qui te relie au monde des vivants.

- Mais elle m'a fait voir une partie de mon passé !

- Elle est dépositaire de ton histoire, Vitz. Elle détient notre passé et nous le rend contre notre mort. C'est ainsi que nous ne sommes pas tous égaux sur la connaissance de nous mêmes et de ce monde : les paladins et les prêtres consignent dans leur bibliothèque les récits qu'elle a bien voulu leur dévoiler. Nous avons quelques connaissances sur ce monde, son origine et notre mission. Chaque classe mène sa propre enquête. Nous, les voleurs, savons beaucoup de choses... Notre art du larcin, comme tu l'as appelé tout à l'heure, nous permet de circuler librement en maints endroits et d'obtenir des informations des uns et des autres. L'Ordre des Voleurs n'est pas le plus ignorant.

- Que sait-il ? Dis-moi ?

- Chaque chose en son temps ! Tu ne peux accéder à certaines vérités, à certaines réalités, sans être auparavant entrainé. Tu dois atteindre le niveau le plus haut et nous aider à enrichir notre Ordre de nouvelles connaissances, que les autres n'auront pas. C'est pourquoi tu dois progresser sans attendre.

- Pourquoi ne pas partager avec les autres ordres ? Nous sommes tous dans la même situation.

- Nous pourrions le faire, cher Vitz. Je ne t'étonnerai pas en te disant que nous y avons songé. Que tous les Ordres, de toutes les classes ont évalué cette possibilité. Mais nous sommes tous parvenus à la même conclusion : qui au final sera le grand gagnant ? Qui bénéficiera le plus de la Grande Connaissance, comme nous l'avons appelée ?

- Je ne comprends pas. Nous avons tous intérêt à ...

Le maître des Voleurs plissa des yeux et dit d'une voix un peu moqueuse :

- Tu vas réinventer les règles du jeu de ce monde, mon cher Vitz ! Crois-tu être le premier à te poser toutes ces questions, vraiment ? Je ne peux tout détailler à présent, mais sache que la Grande Connaissance une fois établie donnera peut-être un pouvoir certain à l'une des classes, ou pire encore, à l'une des races de notre univers. Tant que chacun d'entre nous conserve une partie de la vérité, de la réalité, personne ne peut espérer dominer les autres. Personne ne peut avoir la certitude qu'un élément essentiel ne lui manque et ne risque pas d'abolir rapidement son pouvoir. Nous nous neutralisons. A nous de parvenir les premiers à réunir les pièces manquantes de la Grande Connaissance.

Je reste éberlué. Pour la première fois, j'ai la sensation que d'autres, comme moi, se posent les mêmes questions.

- Pourquoi ne pas rester auprès de la Gardienne des âmes jusqu'à disposer de toutes les pièces manquantes ?

- Je te l'ai dit : elle rend ta mémoire contre ta vie. Que serait-ce la mémoire d'un mort ? Nous ne pouvons jouer pleinement son jeu. Ensuite, elle ne cède que les souvenirs qu'elle veut bien te donner. Dans l'ordre et la durée de son choix. Et comme il s'agit de tes souvenirs, elle te délivre une vision personnelle du monde. Selon ta naissance, tes origines, ces souvenirs ont plus ou moins d'intérêt pour la communauté. La plupart d'entre nous avons à notre première mort les mêmes sensations et les mêmes souvenirs. Si identiques parfois que certains sages doutent même de l'authenticité de ces images et soupçonnent la Gardienne des âmes de tous nous manipuler.

- Et si c'était le cas ? dis-je en me sentant d'un seul coup bien désarmé.

- Un voleur a dit : « quoi que tu voles, c'est précieux, sinon arrête de voler. » Personne n'a la réponse Vitz. Une secte de centaures est fermement convaincue de la malignité de la Gardienne des âmes. Ils vivent reclus dans les Hautes Herbes. N'agissent plus que pour obtenir à manger, défendre leur logis. En mille ans, ils n'ont rien changé à leur mode de vie. Nous, les voleurs, pensons le contraire, par principe, par hygiène de vie. Et nous avons, sur la même période, tellement peaufiné notre art, que même les guerriers armés de plaques craignent nos coups et notre colère.

- Elle m'a montré mon passé, elle m'a montré...

- Tes parents mourant et la mine. Ce sont les premières visions qu'elle nous rend. Peut-être pour nous inciter à rester, à vouloir en savoir plus et à oublier de protéger notre fil de vie.

- Est-ce un faux souvenir ?

- Certainement pas ! C'est l'événement qui a détruit la paix en notre monde. C'est l'invasion des Orcs, l'esclavagisme des races battues par ces chiens et la liberté obtenue de haute lutte. Cet événement est aujourd'hui connu et sa réalité prouvée par les nains de ton espèce. Des traces indubitables de ce passé ont été localisées. L'Ordre des Paladins a de surcroît confirmé les faits et présenté une version de l'histoire où ils jouent le rôle central des libérateurs, croyant ainsi rendre redevables les autres Ordres. C'est alors que la Gardienne des âmes nous a livré, à nous les voleurs, une version moins splendides. Nous nous sommes vus, camouflés, ouvrant la voie des Paladins en neutralisant les plus destructeurs des Hommes rats, seulement armés de nos dagues et nos armures de cuir. Les mages se sont vus couvrant les Paladins à coups de givre bloquant, ou de lames de feu ; les guerriers ont acquis la certitude d'avoir eux aussi payé un cher tribut à la délivrance des enfants... et je ne te parle pas des prêtres, des démonistes ou des druides ! Bref, les Paladins continuent d'élaborer ce mythe de la délivrance paladine mais ce sont les seules dupes ! Et chaque Ordre désormais se méfie des autres Ordres, en espérant le premier détenir la Grande Connaissance.

Le maître des voleurs reste silencieux un moment, comme absorbé par ses pensées.

- Vitz, maintenant tu dois progresser dans l'Ordre des voleurs. Personne ne peut rester assoupi dans une telle l'auberge. La Taverne du Départ porte bien son nom. A présent, tu dois poursuivre ta route. Suis moi !

Je le suis, sans discuter. Après tout, quel est mon choix ? Si je veux recouvrer mon passé, peut-être ma famille, parcourir le monde est la seule voie possible. Le ferais-je sans entrainement ? Les quelques jours passés dans cette vallée ensevelie sous la neige ont été un véritable cauchemar. Je sais que chaque pas effectué en ce monde ne peut se faire sans dague et sang à la main.

Alors, quand il sort de la taverne, la glace craque sous mes pas. Le Maître des voleurs se déplace sans bruit. J'ai froid, je crache une vapeur blanche et épaisse. Le maître semble à peine respirer. Seules ses narines laissent passer un très léger filet de vapeur. A l'observer, j'ai l'impression qu'il ne respire pas tout le temps, seulement quand son corps le réclame vraiment. Entre deux discussions, il parle peu, par bribes, juste pour le nécessaire. Quand nous approchons des groupes de voyageurs, je me retrouve seul. Il a mystérieusement disparu. Et quand le groupe est assez loin, le temps d'un battement de cils, je le retrouve à mes côtés, comme s'il ne m'avait jamais quitté.

- Il n'y a rien de magique là dedans, m'a-t-il assuré, lorsque je lui ai demandé comment il pouvait disparaître à sa guise. C'est l'art de l'abstraction de soi, pratiqué par tout voleur. Tu dois maîtriser cette technique pour réussir tes plus belles quêtes. Il te suffit de penser à ta propre absence pour ne plus imposer ta présence aux autres. Regarde ce sanglier à ta droite.

Ce disant, il disparaît de ma vue. Je le sens sourire. Je m'arrête. Le sanglier pousse de son groin une petite congère sous laquelle doit se trouver une racine qu'il affectionne. Il semble soudain plus qu'immobile, comme paralysé. Puis un jet de sang fuse de sa gorge. Il se retourne mais trop tard, le maître des voleurs lui inflige le coup de grâce. L'attaque n'a pas duré dix secondes. Je n'ai pas vu le maître frapper, à peine sa silhouette était distincte, comme un reflet dans l'air. Je suis stupéfait. Je m'approche. Il essuie l'une de ses dagues et la range dans un fourreau sous le bras. L'autre dague est logée dans un étui le long de sa cuisse.

- Tu vois, Vitz : les voleurs sont là sans être là. As-tu déjà ressenti cette sensation de ne pas totalement appartenir à ce monde ?

- Oui, presque continuellement.

Alors tu es bien de la classe des voleurs. Mais tu dois dominer cette sensation. Nous ne sommes jamais là où l'on nous attend. Nous mêmes ne sommes pas certains de notre propre présence. Le doute hante le voleur et il exploite ce soupçon à l'extrême, pour le communiquer aux autres et s'abstraire. Mais quand nous frappons, ajoute-il en sortant un coutelas à pointe arrondie, nous sommes cent pour cent présent, cent pour cent en notre victime. Crois-moi, elle le ressent. Et il dépèce l'animal, d'un geste sûr. En quelques minutes, le sanglier git sur la neige immaculée totalement écorché. Il sale la peau et la roule. Puis il me la tend :

- Tu en feras un renfort d'épaule. Quand nous serons arrivés, tu iras voir le maître des tanneurs.

- Où allons-nous ?

- A Dun Morogh. Mon village. Mais auparavant, un peu d'exercice. Tu vois ce sanglier, près de l'arbre à sauge ?

Je n'ose lui avouer qu'à mes yeux tous les arbres se valent. Son geste suffisamment précis me permet de repérer la bête. C'est un sanglier plus petit que celui qui git à mes pieds, dans une flaque de sang presque gelée. Mais il me paraît de belle taille et je devine ce que va dire le maître.

- Non, je ne le vois pas, réponds-je le plus sincèrement possible.

- Un voleur ne ment pas à un autre voleur, Vitz. Nous ne pouvons nous trahir les uns les autres. Le moindre voile sur la vérité est aussitôt perçu.

Sa voix est tranquille, sans reproche.

- Tu vas me rapporter sa peau, j'ai besoin d'une peau noir pour terminer une armure de cuir que l'on m'a commandée.

- Je ne peux pas. Il va me repérer.

- Abstrais-toi. Sois absent de toi-même. Oublie-toi. Marche vers-lui lentement, oublie le bruit de tes pas, évite même de laisser la trace de tes bottes sur la neige. Deviens transparent. Tu as forcément déjà fait ça lors des quêtes que t'ont données les questeurs du départ.

Surgit alors de ma mémoire la ripaille que les Hamdis faisaient d'un petit homme. Et moi, m'approchant, hypnotisé, totalement anéanti par ce spectacle épouvantable.

- Tu vois, dit le maître des voleurs, tu te dissipes. Je te vois à peine.

Je veux m'observer.

- Tu viens de penser à toi, dit le maître. Te voilà à nouveau solide comme ce sanglier qui t'attend... Concentre-toi sur lui. Fonds en lui. Imagine-toi ce qu'il pense, ressent, perçoit et arrange-toi pour faire partie de son inconscience.

Son discours me paraît abscond, trop philosophique pour être celui d'un homme d'action. Mais au fond de moi, je sais qu'il a raison et que ses mots sont l'exacte expression de ce qu'un voleur doit faire pour s'abstraire. J'observe la bête. Elle cherche sa pitance, chose difficile dans cette région constamment enneigée. Elle a développé un sens de l'odorat extrême. Il est évident qu'elle va me repérer. D'abord mon odeur imprègnera légèrement l'air. Puis, au fur et à mesure de mon approche, ses narines picoteront et lui signaleront ma venue. Il va se redresser. Ses petits yeux noirs, très myopes, scruteront les alentours. Au mieux serais-je pour lui une forme sombre, indistincte, une sorte de tronc d'arbre mort. Son ouïe, plus fine, cherchera à isoler mes bruits de pas des crissements de la forêt. Mon poids, plus lourd sur la neige, compactera la couche neigeuse dans un bruissement rythmé, et de plus en plus oppressant. Il émettra un grognement d'alerte, comme pour signaler à tous ses sens qu'il est absolument nécessaire d'identifier la menace certaine qui pèse sur lui. Je ne bougerai pas d'une once. J'attendrai patiemment qu'il se calme. Tout être gagné par la peur retrouve pour quelques secondes ses esprits, pour se rassurer, pour repousser l'angoisse d'une attaque meurtrière. Je sentirai son coeur battre. Je verrai le sang parcourir ses veines. Je pourrai palper un à un ses nerfs, comme les ramures d'une feuille, je visualiserai son réseau d'instincts, j'occuperai son esprit et lui imposerai une image de son environnement, un paysage vide, sans rien de nouveau, une peinture morte, un cliché de vie. Pendant ce temps, mes dagues pénètreront simultanément dans sa chair. L'une à droite visera précisément la carotide, qui cédera sous le fil ma lame. L'autre à gauche se logera dans le coeur entre deux battements. Et la vie suspendra son souffle. Ses poumons s'empliront de sang. La bête se sentira saisie, incapable de réagir correctement. Elle relèvera la tête, cherchera aveuglément à encorner son agresseur mais déjà le voile de sang noir recouvrira son iris. La bête s'éteindra.

Je reprends mon souffle. Je sens mon coeur battre contre ma poitrine. Je vois le sanglier étalé par terre, gisant dans son propre sang. La carotide laisse encore un flot mince s'échapper et imprégner la neige d'un rouge écarlate et fumant. Je suis victorieux. J'ai agi dans le futur, absent de mon présent. Je me sens bien, victorieux. A l'aide de ma dague, je commence à dépecer le corps du sanglier. Je suis maladroit et la peau part, se détache de la chair, en lambeaux. Je me dis que le maître n'en fera pas grand chose, au mieux une besace. Je le cherche des yeux et je l'aperçois à environ quatre-vingt mètres de moi. Il disparaît. Je souris, en me disant qu'il maîtrise parfaitement son art. Au même moment, je ressens une douleur aiguë au bas des reins. Quelque chose vient de me transpercer le dos. Je sens ma chair déchiquetée. Un grognement accompagne chaque coup. C'est un tigre de sabre. Tapis dans la neige, il a assisté à mon combat. Je lui ai sans doute disputé sa proie. A présent, il a fait de moi sa cible. Je n'ai aucun moyen de m'abstraire. La douleur est trop vive. Les coups pleuvent. Sans me retourner, je plante ma dague d'un coup arrière et effleure le flanc de l'animal. Le tigre est dans une rage folle. Son poids pèse sur mon corps. Affaibli par le précédent combat, je n'ai pas recouvré toute mon énergie et je m'écrase le buste en avant dans la neige. Mes narines s'emplissent de neige. Mes yeux au plus près du sol sont incapables de m'orienter. Deux coups de pattes me saisissent de part et d'autre. Mon souffle devient court, je vais céder à la douleur. A cet instant, le rugissement du tigre devient un râle d'animal blessé. J'entends le bruit métallique des dagues qui s'entrechoquent. L'animal n'exerce plus sa force contre moi. Je retourne et ai juste le temps d'apercevoir deux larges traits s'ouvrir sur le dos du tigre, qui s'écroule lourdement sur moi. Il est bien mort. Mon maître apparaît. Un rictus mauvais dessine sa bouche. Il regarde l'animal quelques secondes. La paix intérieure revient. Il exprime une sorte de compassion pour ce tigre vengeur. Puis il se tourne vers moi.

- Hardi, Vitz ! Quel combat ! Sortons nos couteaux et dépeçons ce tigre. C'est la petite fortune dont nous avions besoin. Une peau de tigre de sabre permet de faire une coiffe honorifique chez les humains, une drôle de tradition qui va nous permettre de nous concentrer ensuite sur ton apprentissage. Et nous...

Il ne termine pas sa phrase. Il s'agenouille contre moi et se saisit de ma figure à pleines mains. Il a l'air soudain dans un état second, l'air intrigué et heureux.

- Tes yeux, Vitz. Tes yeux !

- Quoi ?

Je passe une main sur mes yeux. Je ne sens rien de particulier.

- Tes yeux sont presque pleins !

- Pleins ?

- Oui. Lève-toi ! hurle-t-il en me tirant le bras, sans se soucier de mes blessures. Prends cette lame.

Il cherche aux alentours puis semble avoir trouvé ce qu'il cherchait.

- Vois cette pie-grièche, sur la branche.

Il me place son propre couteau de lancer en main. C'est une arme petite mais lourde, agréable à tenir. La lame est légèrement ondulée. Le manche est en ivoire scintillant, très court et parfaitement arrondi. Je ne comprends pas son excitation. Je parcours le paysage des yeux par précaution. L'odeur âcre du sang et les cris du combat ont fait taire la nature. A part cette petite pie-grièche inoffensive, aucun être vivant ne semble plus faire sa ronde aux alentours. C'est un petit oiseau au cou gris clair. Il a de petits mouvements de tête en saccade et nous observe la tête penchée en avant, l'oeil bien brillant traversé d'un large bandeau noir luisant. Ses ailes rousses sont repliées, et sa petite queue noire pointe vers le bas pour garder l'équilibre sur cette petite branche, parcourue du frisson d'une bise incessante.

- Lance-là, reprend le maître voyant que je ne me décide à rien. Lance-là ! Tu as les yeux presque pleins, Vitz. Lance-là.

Il répète encore cette injonction trois ou quatre fois, de plus en bas, comme une prière. Sa voix s'apaise aussi et un sourire encore contracté parcourt son visage. Pourquoi tuerais-je ce petit oiseau ? Il essuie son bec noir contre la branche. Puis émets un petit son, rauque et très sec. Il ne me quitte plus des yeux. Il est en alerte. J'ai retourné le couteau et l'acier de la lame me réchauffe la main. Je regarde l'oiseau, petite pie-grièche, petite victime de deux voleurs fous, perdus au milieu d'une forêt ensevelie sous une neige épaisse et éternelle. Elle cligne de l'oeil puis déplie lentement ses ailes, sa queue remonte au ciel et se développe comme un éventail. La lame a quitté ma main et tournoie en route vers sa cible. Elle fend l'air avec une précision remarquable, oscille à peine, et dessine une trajectoire légèrement courbe jusque l'oiseau. La pie-grièche a déplié entièrement ses ailes et ses muscles ont donné une impulsion supplémentaire à son corps. Ses petites pattes se sont à peine décrochées de la branche quand le couteau lui fend le corps. Elle s'écroule. Exactement au même moment, un rai de lumière transperce la voûte nuageuse du ciel et fond sur mon corps. Je suis parcouru par une onde d'énergie insupportable. Je me sens porté dans les airs, à quelques mètres du sol. Je ne peux rien faire. Mes jambes ne servent à rien, mes bras s'amollissent, ma tête rejetée en arrière ne voit plus rien qu'un feu intérieur qui me consume, puis m'enflamme et libère soudain mon esprit, lui confère une sorte de clairvoyance. Je vois mon passé, mon présent et mon futur. Je suis hors temps. Mes blessures disparaissent, cicatrisent instantanément là où des mois n'auraient pu en effacer la trace. Mon sang est comme revitalisé. Mes muscles épaississent et mes nerfs s'endurcissent. Je suis obligé de hurler d'un cri bestial, énergétique, titanesque. Je suis en apesanteur. Je ne suis plus moi-même, je suis un autre moi, plus sûr de lui, plus mature, plus expérimenté. Puis, aussi vite que cela est venu, tout redevient normal. Seul un écho encore perceptible de mon cri résonne dans la forêt. Le maître des voleurs a les yeux rivés sur moi. On peut lire sur son visage l'expression d'un bonheur envié. Le silence emplit l'air. Je me sens ragaillardi. A ma plus grande perplexité, je suis en pleine forme et même plus fort que jamais.

- Levelup, mon frère ! dit le maître.

- Levelup, lui réponds-je sans trop savoir quoi dire d'autre.

Voyant mon interrogation, il ajoute.

- Tu viens de vivre un passage d'expérience.

- Qu'est-ce donc ? C'est toi qui fais ça ?

- Par tous les diables voleurs, non ! C'est le choix des titans. C'est ce qu'on dit en tout cas.

- Les titans ?

- Ils ont fait le monde. On tient la connaissance de l'Ordre des Druides, qui l'ont prouvé ensuite par la découverte de la Tour aux Marches Millénaires. Un peu long à t'expliquer à présent, Vitz... Tu as franchi un passage d'expérience. Cela marque une étape dans ta vie.

- Une étape vers quoi ?

- Vers l'expérience absolue, qui te permet d'affronter plus vaillamment le monde. Te sens-tu plus fort ?

- Oui.

- Plus apte à la condition de voleur ?

- Je ne peux dire le contraire. Je me sens plus sûr de moi. Mais mes questions demeurent...

- Elles vont te hanter encore très longtemps. Les plus vieux frères d'armes que nous ayons ont franchi plus de quatre-vingt fois le passage. Imagine que même Haagar aux Mains Nues avoue continuer à ne pas toujours savoir dans quel monde se joue cette grande partie de cache-cache avec nos origines. En attendant, ne te pose plus de questions sur le sens des quêtes. Elles ne servent qu'à accélérer la venue de notre passage d'expérience. Te voici prêt, Vitz, à recevoir le meilleur des enseignements.

- Je suis prêt, dis-je malgré moi, un peu pris au jeu.

- Et d'abord, le premier de tous. Ensuite, nous continuerons notre route.

- Je suis prêt, je suis prêt, répété-je.

- Alors, écoute-moi bien : rends-moi mon couteau de lancer.
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