Fanfiction World of Warcraft

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Parjure

Par Marie
Les autres histoires de l'auteur

Chapitre 1 : Celle qui a trahi

Chapitre 2 : Glace

Chapitre 3 : Sang

Chapitre 4 : Feu

Chapitre 5 : Cauchemar

Chapitre 6 : Enfer blanc

Chapitre 7 : Union sacrée

Chapitre 8 : Mobilisation

Chapitre 9 : Intrusion

Chapitre 10 : Revanche

Chapitre 11 : Implacable

Epilogue

Tout avait si bien commencé. Le plan était parfait. Imaginez donc: du jour au lendemain, des milliers de chevaliers de la mort pointaient leur nez un peu partout en Azeroth et en Outreterre et affirmaient avoir trahi le Roi-Liche.

C'est vrai que dit comme ça, on pourrait penser que personne n'y aurait cru. Et pourtant ! Quelques leurres magiques et sortilèges complexes pour faire croire que nous étions définitivement débarrassés de sa présence dans nos têtes, un minimum de bonne volonté et le tour était joué.
Les cruels serviteurs d'Arthas qui prenaient conscience du mal qu'ils avaient fait et décidaient soudain de s'unir contre lui... l'image était tellement poétique. Tenez, si je n'étais pas occupée à écrire, j'en pleurerais presque.

Bien sûr, il ne s'agissait que d'un piège. Étonnamment, les plus évidents sont ceux qui fonctionnent le mieux. Ainsi devenus soit-disant pacifiques, nous avions le champ libre pour monter en grade et obtenir des postes, et donc des renseignements, importants, au fur et à mesure que la méfiance populaire se dispersait. La plus grande et audacieuse opération d'espionnage jamais mise en place.
Oui, vraiment, le plan était parfait. Une belle mécanique complexe et bien huilée. Seulement, un grain de sable s'était glissé dedans pour tout détraquer. Une vraie calamité.

L'une des espionnes avait trahi. En l'occurrence, moi, Neltareth, petite elfe de sang blonde aux grands yeux verts, anciennement héroïne de la Horde.
A la base, j'avais vu les choses comme tout le monde: le maître donnait un ordre, j'obéissais. Ça avait l'avantage de ne pas être trop compliqué. Et puis, depuis ma transformation, faire le mal je trouvais ça plutôt agréable et amusant.
C'est le traitement qui avait tout fait basculer. Arthas avait réduit l'influence qu'il avait sur moi de façon à être imperceptible. Notre liaison ne devait pas être détectable par tous les sceptiques qui voudraient vérifier que nous n'étions réellement plus soumis à son bon vouloir.
Il faut croire que la part d'humanité (non, je ne sais pas comment on dit pour les elfes de sang... l'elfe de sanité ?) qui restait en moi n'avait pas dit son dernier mot.

Ma mémoire d'autrefois était revenue ! Aussitôt la place occupée par la liche libérée, ma personnalité avait fait son retour fracassant.
Quelle ironie ! Finalement, ça en ferait au moins une qui n'aurait pas besoin de faire semblant.
J'avais fait mon choix très rapidement. Je voulais servir la Horde, comme autrefois. Et puis, j'avais reconsidéré cette idée, à première vue formidable. Je ne serais jamais capable de croiser et de soutenir le regard de ceux que j'avais connu. Je savais tellement bien toutes les horreurs que j'avais commises en tant que servante du Roi-Liche. Non, il me faudrait rejoindre l'Alliance ou me résoudre à suivre les ordres de mon maître. J'avais choisi l'Alliance.

Maintenant que j'y repense... j'étais un peu suicidaire sur les bords.
Le fameux jour de la prétendue grande rébellion, j'avais fait route sur Hurlevent. J'avais eu énormément de mal à obtenir une audience avec le roi Varian Wrynn (on peut le comprendre, hordeuse ET esclave d'Arthas, ça faisait beaucoup pour une seule personne). Et puis, il avait cédé. J'avais été enchaînée et escortée d'une bonne douzaine de gardes, mais, enfin, on m'avait laissé lui parler. Il n'avait pas trop fait de difficultés pour me croire, lui même n'avait aucune confiance en l'engeance du Roi-Liche. Non, le plus dur, ça avait été de le persuader de me prendre à son service.

Nous étions parvenus à un arrangement: je traquais ceux de mes frères qui commençaient à prendre trop de pouvoir et je faisais en sorte qu'ils disparaissent. De façon définitive. En échange, pas de rétribution, aucune reconnaissance officielle ou non, aucun moyen de monter en grade ou d'avoir accès à la moindre information. Rien. Juste un petit logement en ville. Et, en prime, le droit d'être traitée comme une bête sauvage et une prisonnière à chaque fois qu'il souhaitait me voir ou que je sortais en ville, ainsi que l'obligation de porter une puce magique sous la peau qui lui permettrait de toujours savoir où je me trouvais.
Sur le moment, j'avais failli refuser: j'avais trahi, tout perdu pour sauver sa misérable peau d'humain et il voulait me traiter comme une esclave ? Et puis, je m'étais souvenue du macabre parchemin entouré d'un ruban noir qu'Arthas m'avait offert, un jour pas si lointain. C'était un trophée. Je venais de tuer mon mille-cinq-centième innocent.
Alors j'avais regardé Varian dans le yeux, et j'avais accepté.
Je crois qu'il avait été aussi surpris que moi.
Ce jour là, Neltareth était morte. Désormais, on ne me connaîtrait plus que sous le nom de La Chasseresse.

Les semaines suivantes, je m'arrangeais pour me faire connaître un peu en ville (pas question de finir égorgée par un aventurier un peu zélé). La population hésitait entre afficher une crainte respectueuse et légitime ou me toiser avec mépris.
Je leur enseignais, à coup de regards haineux et de gestes brusques, à rester méfiants. Peu m'importait qu'ils crachent par terre quand je m'éloignais, tant qu'ils continuaient à trembler dans leur bottes quand je m'approchais à moins de dix mètres d'eux.
J'avais redécouvert mes anciens talents. Je n'avais pas été capable de choisir entre mes pouvoirs de chevalier et ceux de chasseresse. J'avais gardé les deux. La première hybride du monde. Eh, ça ne ferait qu'augmenter mon aura de mystère.
J'avais apprivoisé un nouveau familier, un loup noir comme la nuit aux longs crocs tranchants, je l'avais appelé Traqueur. Traqueur et Chasseresse, je trouvais que nous formions un très joli couple, sinistre à souhait.

On ne m'avait pas encore confié de mission, alors je me contentais de rôder dans Hurlevent et de répertorier tous les noms de ceux de mes semblables que je croisais et reconnaissais. Hélas, on ne berne pas le prince de la Citadelle de la Couronne de Glace aussi facilement. Il était presque impuissant, il ne pouvait plus me forcer à obéir, ni voir par mes yeux. Mais il savait. Et il m'habitait encore assez pour me le faire payer. La première fois, je m'étais tordue de douleur sur le sol pendant plusieurs heures d'affilées. Depuis, je faisais en sorte d'empêcher son esprit d'agir et mes punitions ne duraient plus que quelques minutes.
Ah, il était doué. Mais pas assez pour me forcer à redevenir la Neltareth qui tuait pour le plaisir. Ça, jamais.

Et puis, il y avait aussi cette maudite puce dans la peau de mon avant-bras. Elle me démangeait comme pas possible ! Je détestais cette petite chose qui permettait au roi des humains de me localiser.
Mais, après tout, je vivais bien mieux mon adaptation que mes confrères. C'est que, moi, je n'avais pas à faire semblant.
J'étais relativement satisfaite de ma situation. Disons que cela aurait pu être pire.
C'est ainsi, donc, que commence mon récit.
Grâce à la tolérance toute relative d'un roi humain, le plan parfait ne l'était plus le moins du monde.
La première fois que Varian m'avait convoquée au Donjon de Hurlevent, notre conversation était restée très froide. On signalait un chevalier de la mort de plus en plus influent à Dalaran. C'était devenu le petit chouchou des habitants à force de services rendus et de sourires aimables. Or les autorités locales l'impliquaient régulièrement dans des affaires délicates, ce qui n'était pas du tout au goût de mon roi. Les ordres étaient simples, très semblables à ceux qu'Arthas me donnaient autrefois: tue-le. Mais, une nouvelle notion était apparue, la discrétion.

Les aventuriers et les habitants de la ville verraient très mal l'extermination de ce gnome si charmant et serviable.

Une grimace dégoûtée avait déformé les lèvres de Varian lorsqu'il s'était aperçu que je souriais en écoutant la description de ma mission. Eh bien, difficile de le nier.

J'avais été dressée à tuer pendant plusieurs années, ça ne s'oubliait pas aussi facilement. Je murmurais doucement, obéissante:

- Il y aura une vermine de moins sur cette terre lorsque le soleil se couchera.
Le roi me fixa un moment, pensif, et pinça les lèvres:
- Peut-être même deux si le hasard fait bien les choses... Il ne se laissera pas assassiner aussi facilement. A l'avenir, vous m'éviterez les petites phrases qu'affectionnait votre maître. Un « Ce sera fait » me paraît suffisant pour me faire comprendre que votre petit cerveau d'elfe a bien enregistré mes ordres, compris ?
- Compris, sifflais-je, étouffant de justesse mon envie de lui crier au nez ses quatre vérités, à ce petit roitelet insolent.
Il allait devoir faire des efforts, s'il voulait que je reste à son service. De par mon éducation, j'avais plus l'habitude de tuer les humains que de leur rendre service. Alors que je quittais le palais pour me rendre à Dalaran, je fulminais encore. Je grimpais dans la tour des mages, furieuse et en marmonnant:
- Et gnagnagna, si j'ai de la chance je serais débarrassé de toi, et blablabla désormais surveille ton langage, non mais quel plouc ! Pour qui il me prends, ce crétin ? Je m'en vais lui montrer, moi, comment on les éduque, les chevaliers de la mort. A coup de massacres d'innocents et de têtes tranchées, oui monsieur !

Les passants s'écartaient de moi prestement et ouvraient de grands yeux ébahis. Une elfe de sang qui monologuait, suivie par un loup menaçant, ce ne devait pas être une vision fréquente dans la paisible cité d'Hurlevent... Je trouvais même à râler sur le cristal de téléportation:

- Seigneur liche (oups, mauvaises habitudes) ! Mais qu'est-ce que c'est que cet engin ? Il date de la guerre des anciens ou quoi ? On en ressort en un seul morceau de ce téléporteur ? Je jurais en thalassien et couvrais la pierre d'insultes diverses et variées.

De toute façon, personne ne comprendrait.

Finalement, j'arrivais à bon port sans aucun problème, mais cela n'avait pas suffit à adoucir mon humeur. . . Pour cela, il aurait au moins fallu un sorbet aux framboises (ben quoi ? Chacun ses faiblesses). Malgré tout, j'oubliais rapidement l'attitude inacceptable de Varian. Dalaran, la grande cité, avait tout ce qu'un aventurier pouvait souhaiter dans sa vie: des commerçants, des personnes de toutes classes et races, des artisans prêts à transmettre leur savoir, des banques, des voies rapides d'accès aux plus grandes concentrations de monstres de la région. . . Ce n'était pas une légende, c'était un mythe. Qui pouvait rester fâché dans un endroit aussi formidable ?

Bon, il allait quand même falloir trouver un juste milieu entre mon coté elfique (oooooh, un papillon, j'halluuuuucine, il est trop mimi !) et mon coté chevalier de la mort (l'autre-là il m'a regardée de travers, et si je repeignais tout en rouge?). Schizophrène... ouais, j'n'en étais pas loin.
De toute façon, je n'étais venue, ni pour les papillons, ni pour refaire la déco. Il y avait tout de même un gnome qui croyait pouvoir espionner en toute quiétude, ici !

J'allais vite le ramener à la réalité, non mais oh ! Puisqu'il semblait tellement apprécié, il ne serait sans doute pas difficile de le trouver. L'étape suivante, elle, serait sans doute plus compliquée. L'assassinat discret, je n'y connaissais rien, moi.
Il allait falloir improviser. Ça, par contre, je savais bien faire !

Mon instinct me conduisait aux égoûts de la ville. Quand on avait des intentions malhonnêtes, c'était le premier endroit à visiter. Ici bas, je trouverais bien un ou deux informateurs prêts à me renseigner sur ma cible. Je ne savais que son nom: Safer. Voila qui devrait suffire à en apprendre un peu plus à son sujet.

Je ressortais des Entrailles, plus tard, avec quelques renseignements, ainsi qu'une trentaine de pièces d'or en moins. Il paraît que le savoir, c'est le pouvoir... eh ben, le pouvoir coûte cher ! Le point positif était que j'avais maintenant son adresse exacte. Ce soir en rentrant, il serait accueilli par son chien... et par quelqu'un d'autre. Je serais sûrement légèrement moins affectueuse. Ma lame runique avait faim de sang. Traqueur, lui, avait faim tout court. Je ferai en sorte de combler l'appétit des deux. Dommage que ce ne soit qu'un gnome, seul un tauren aurait pu les satisfaire totalement.
Je revoyais, alors que je me dirigeais vers la résidence de Safer, le regard réprobateur de Varian. Il semblait me chuchoter des paroles que j'entendais résonner:

- Qu'as-tu fait de ton âme, fille de la Horde ? Qu'est devenue l'héroïne de Lune d'Argent ? Tu n'es qu'un fantôme. Où est ton âme Neltareth ? Où est-elle ? Où ?!

Je pressais mes mains contre ma tête et me retenait de hurler de rage.

- On me l'a volée, sifflais-je, haineuse. On me l'a arrachée de force, on me l'a détruite ! Laisse-moi, Varian, tu n'es pas réel. Tu es une illusion, tu n'existes pas ! Ou alors, tu es une ruse d'Arthas. Va t'en ! JE NE VEUX PAS T'ENTENDRE ! TAIS-TOI !

Une fois de plus, les passants me scrutaient avec inquiétude. Je ne pouvais pas leur reprocher de me prendre pour une folle, je crois bien que je l'étais. Je me désintéressais de la question au moment où je distinguais la maison de Safer. Un petit bâtiment en pierre rose et écru (berk!) et aux rideaux violets. Une habitation de Dalaran comme une autre, un peu simplette. J'en faisais discrètement le tour et dissimulais un sourire satisfait: un système de sécurité rudimentaire, des fenêtres enfantines à escalader, aucune protection ensorcelée... Trop facile.

En voilà un qui ne craignait pas pour sa vie. Il aurait pourtant dû. La vie d'espion l'avait ramolli. Eh bien, dans ce cas, c'était une bonne chose qu'il meure. Le Roi-Liche ne voulait pas de faibles parmi ses serviteurs. Or, de toute évidence, Safer était un faible. Des fleurs au balcon, misère !
Parfait. Arthas aurait voulu le tuer, Varian voulait sa mort, ce que je m'apprêtais à faire serait donc juste de tous points de vue.
C'est vrai que mes méthodes d'auto-persuasion étaient pour le moins contestables, mais après tout, je me rassurais surtout comme je pouvais.
L'assassinat ne m'avait jamais effrayée, mais cette fois, l'ombre d'une conscience avait fait sa réapparition au fond de moi. J'enfouissais ma main dans la fourrure de Traqueur pour me donner du courage. Safer, la vermine, paierai pour avoir menti à la Horde, à l'Alliance et au reste du monde. Et ce serait bien. Bien fait pour lui.
Je me hissais avec précautions sur la margelle d'une des fenêtres du rez-de-chaussée et escaladais la façade. Heureusement, l'heure tardive m'évitait d'être repérée par les citoyens. Je me glissais dans la maison par une ouverture sur le toit, la trappe d'évacuation, généralement ouverte mais piégée. Pourtant, rien ne se passa. Pas d'explosion, d'alarme déchirante, de colonne de feu. Rien. Absolument rien. Eh ben ça ! Il m'attendait ou quoi ?

Méfiante, je me faufilais dans la chambre et la fouillais, avec l'aisance de l'habitude. Je remarquais à peine que Traqueur m'avait suivie. Comment était-il donc rentré ? Je savais les loups agiles, mais pas à ce point. Cela dit, avec sa démarche souple et élastique, il ressemblait plus à un félin qu'à un loup.

La seule armoire de la pièce débordait d'armures de plaques et d'autres armes affûtées. Le gnome ne rentrerait que d'ici une demi-heure. J'avais donc tout mon temps et m'autorisais à retourner le pavillon de fond en comble. Là encore, les preuves de la traîtrise de Safer brillaient par leur absence. Je n'osais même pas imaginer qu'il puisse être innocent.

Quelque part. Il devait bien y avoir la trace de son implication quelque part. Hélas, il me fallait bien admettre que rien ici ne permettait de relier le gnome à Arthas. Ma résolution diminuait de seconde en seconde. Mais Varian m'avait donné un ordre... et j'avais toujours obéi aux ordres. Je sondais aussi les planchers et les murs, à la recherche du moindre écho suspect. Gagné ! Ici, entre les deux poutres qui soutenaient le plafond, je détectais un espace creux.

Puisque ma décision était prise, je me permettais de détruire le morceau de plâtre qui m'empêchait d'accéder à la cavité. Une fois mort, Safer aurait bien d'autres soucis que ce léger trou dans le toit. Bon d'accord, ce trou énorme. La délicatesse n'était pas mon point fort, ce n'était pas un secret. Et puis d'abord, les architectes modernes ne savaient plus construire solide, était-ce de ma faute ?

De toute façon, ces préoccupations passèrent au second plan lorsque l'objet tomba. C'était une sorte de médaillon rond qui empestait la magie noire. Non, pas la magie noire. La magie du Trône de Glace.

Je m'en emparais, perplexe et le relâchais aussitôt: cela ressemblait à une sorte de petit portail pour communiquer ! Or, de l'autre coté du lien magique, je ressentais la présence malveillante du Roi-Liche. Pourvu qu'il ne m'ait pas sentie... une si belle embuscade, si je gâchais tout, je m'en voudrais pour l'éternité. En tout cas, j'avais une preuve incontestable. Tous mes doutes s'étaient évanouis.

Je descendais prudemment l'escalier, et examinais rapidement la disposition des pièces du rez-de-chaussée. Curieusement, je ne trouvais pas la moindre trace du chien dont on m'avait parlé, je ne m'en souciais pas plus que ça. Je décidais d'attendre Safer dans le fauteuil. C'était tellement théâtral: j'imaginais déjà la tête qu'il ferait.

Il est vrai que j'aurais pu me passer de cette comédie et me contenter de le tuer simplement, vite et bien... mais je tenais à ce qu'Arthas découvre le nouveau passe-temps de celle qui l'avait trahi. Peut-être était-ce une sorte de provocation ou alors simplement un moyen de lui faire savoir que son tour viendrait plus vite qu'il ne s'y attendait. Pour le moment, son petit chevalier-espion ferait l'affaire.

Lorsque j'entendais enfin la serrure cliqueter, je jetais un coup d'oeil à Traqueur et lui soufflais de ne pas bouger. Je résolvais à ce moment la mystérieuse disparition du chien du gnome. L'os entre les dents de mon familier laissait deviner le triste sort de l'animal. Je me promettais de punir plus tard mon compagnon: ce pauvre dogue n'était pas responsable des agissements de son maître. Le gnome sifflotait, loin de se douter que son destin, caché dans l'ombre de son salon, l'attendait patiemment. Il appelait son cabot de sa voix de fausset:

- Caphyrn ? Alors fifille, où t'es cachée ? Ce soir, c'est steak de zombi !

Je retirais intérieurement ma remarque au sujet du chien et grattouillait mon loup entre les oreilles, affectueuse. Le gnome alluma la lampe et laissa tomber une sacoche rembourrée sur la table qui attisa instantanément ma curiosité.

- Caphyrn ! Si tu veux manger, amène-toi... Très bien, puisque c'est ainsi, je garde tout pour moi... Tu ne pourras pas dire que je t'ai pas prévenue. Caphy ! Tu m'écoutes ?

- Ton monstre ne viendra pas, Safer, déclarais-je d'une voix froide comme la glace.

Je me levais lentement du siège et me retournais pour le fixer de mes yeux accusateurs. Tout contre ma jambe, Traqueur grondait, menaçant. Je tirais mon épée runique. C'était l'un des derniers objets me reliant à ma vie de chevalier de la mort, mais je rechignais à m'en séparer. Je m'étais jurée de m'en servir contre Arthas et, qui sait, peut-être même, si j'avais de la chance, de le tuer avec.

- Tu ne m'attendais donc pas? sifflais-je, amusée par son air inquiet.
- Range cette arme, fillette, exigea Safer. C'est un cadeau du Maître et tu ne lui fais pas honneur. Auprès de qui prends-tu tes ordres, désormais, traîtresse ?

Je manquais de m'étrangler de rire: trahir, moi ? C'était la meilleure ! Il ne s'arrêta pas là:

- Neltareth, enfant du Fléau. Le Maître t'a tuée alors que tu servais la Horde, il t'a ressuscitée, il a fait de toi ce que tu es. Et tu l'as abandonné ?

Je retenais un gloussement hystérique et hurlais, la voix partant dans les aigus:

- Ce qu'il a fait de moi ? Un monstre doit-il obéissance à celui qui l'a créé ? Il a commis une erreur en me desserrant la bride et il est temps pour lui de découvrir ce qu'il advient lorsqu'on perd le contrôle de l'abomination que l'on a si amoureusement dressée et façonnée par la haine et la violence ! Je ne lui appartiens plus. Et il le regrettera. Il le regrettera amèrement. Il ne peut plus m'arrêter.

Safer me dévisageait, abasourdi:

- Il m'avait dit que tu ne te battais plus pour sa cause. Et je ne l'ai pas cru. Peut-être que j'aurais dû. Alors, comme ça, tu vas essayer de me tuer Nelta ?

- Je ne vais pas me contenter d'essayer, crois-moi.

Le gnome avait l'air tellement ébranlé par mes révélations que je fronçais les sourcils. Je l'avais connu autrefois et mon changement de camp semblait le perturber grandement. Eh bien, je n'allais pas lui laisser le temps de réfléchir plus longtemps. Je me jetais sur lui et cinglais l'air de ma lame à l'endroit où il se tenait encore quelques secondes auparavant. Il avait repris le contrôle plus vite que je ne m'y attendais. J'évitais d'ailleurs sa riposte, de justesse. Le bougre savait se servir de son arme ! Je tournais autour de lui comme un prédateur et il suivait mon exemple, attendant chacun de trouver la plus minuscule faille dans la défense de l'adversaire.

- Ma pauvre enfant, grogna-t-il avec un sourire mauvais, sais-tu seulement combien nous sommes ? Tes belles intentions ne suffiront pas à tous nous éliminer, Neltareth. Nous sommes légions ! Nous sommes partout ! Toi et tes semblables n'êtes pas assez nombreux pour pouvoir nous arrêter !

J'avais beau savoir qu'il cherchait à me faire commettre une erreur, je fonçais dans son piège, tête baissée et demandais, en décochant un coup qui le rata de peu:

- Quels semblables ? Il y en a d'autres comme moi ?

Distraite, je manquais de me faire égorger par une de ses feintes vicieuses:

- Tu n'espères pas que je vais te donner les détails, gamine ?

- Ça se négocie, proposais-je en lui assénant un coup d'estoc qui rebondit contre son armure. Tu pourrais te retrouver à devoir choisir entre une mort lente et une rapide.

Il éclatait de rire et posait par terre son sortilège de Mort et Décomposition pour me forcer à reculer. Il faisait mine de réfléchir à ma proposition:

- N'essaie pas de me menacer. Quel chevalier céderait à un pareil chantage ? Si je souhaitais que le sale boulot soit fait rapidement, je retournerais mon épée contre moi. Tu n'es pas en position de négocier avec moi, fillette.

Il commençait à m'agacer avec ses sous-entendus. Je pirouettais avec vivacité et lançais ma Poigne de la Mort. Avant même qu'il n'ait compris ce que je faisais, il se retrouva avec ma lame gravée de symboles azurés sous la gorge. Plaquée contre lui, un genou à terre (notre différence de taille était conséquente), je murmurais, doucereuse avec une pointe d'ironie cruelle:

- Et maintenant, le gnome, suis-je en position de parlementer ? Oh, mais, suis-je distraite ! Je suis même en position d'exiger. Parle-moi donc de ces autres.

Safer ne dirait rien et je le comprenais enfin, cruellement déçue. Il pinçait les lèvres et ne laissa pas échapper un cri quand Traqueur vint lui mordiller les mollets.

- Il y a vraiment des gens qui ne sont pas drôles...

Je rapprochais encore mon épée et clamais les dernières paroles qu'il entendrait :

- Si ce qui a pris la place de ton âme retourne auprès d'Arthas, dis-lui qu'un jour ou l'autre, La Chasseresse viendra le faire payer pour ce qu'il lui a fait subir.

Je tranchais sa gorge presque négligemment et le laissais s'écrouler au sol dans un gargouillement. J'autorisais Traqueur à prendre sa part avec un sourire de satisfaction féroce.

J'empochais l'amulette de communication, Varian voudrait sans doute la voir, et glissais dans mon sac la sacoche qui trônait toujours sur la table. Je sortais de la maison et disparaissais silencieusement dans la nuit. La vengeance du Roi-Liche ne se ferait pas attendre, je sentais déjà des picotements de mauvaise augure dans mes jambes, mais, pour l'instant, je savourais seulement cette joie simple que me procurait le fait d'avoir accompli ma mission.
Je retournais à Hurlevent le lendemain, à regret. J'avais décidé de rencontrer un mage puissant pour essayer de me débarrasser du peu de pouvoir qu'Arthas exerçait encore sur moi. Je ne pouvais décidément pas continuer à exterminer ses chevaliers alors qu'il avait les moyens de me torturer à distance. Je trouverais forcément un moyen de le faire sortir définitivement de ma tête. Je ne m'attendais pas à beaucoup d'aide de la part de Varian Wrynn, ni même à des félicitations. Il n'avait pas caché le dégoût que la tâche qu'il m'avait confiée lui inspirait.

Pourtant, quand je me présentais au Donjon de Hurlevent, on me conduisait presque immédiatement (et sous bonne garde), jusqu'au roi. Alors, il m'attendait donc avec tellement d'impatience ? J'avais comme un doute. En entrant dans la salle où il trônait, je posais sur lui mes yeux d'émeraude, curieuse. Je ne prenais pas la peine de m'agenouiller, ses reproches me passant totalement au-dessus de la tête.

Il ne fit pas de remarque.

Au bout d'un moment, lassée d'attendre, je lâchais:

- Vous espériez peut-être ne pas me revoir, mais, bien que je ne comprenne pas ce qui me motive à agir ainsi, je suis revenue. J'ai fait ce que vous me demandiez et, maintenant, je suis là... Vous comptez m'ignorer encore longtemps ?

Il me scrutait un moment, le regard vide. Il n'avait pas vraiment l'air en forme. Pas du tout, même. Il prenait enfin une longue inspiration et m'annonçait:

- Vous êtes décidément un problème ambulant. La Citadelle de la Couronne de Glace va être prise d'assaut et je dois m'y rendre de toute urgence. Or, j'ai sur le dos une mage du Kirin Tor qui a débarqué ce matin et exige des explications pour le meurtre d'un gnome. Il y a quelque chose que vous n'avez pas compris dans le mot «discrétion» ?

Je retenais de justesse une remarque sur le lieu où je lui aurais volontiers suggéré de ranger sa prétendue supériorité intellectuelle et demandais d'un ton sec:

- Elle a des preuves ? Vous êtes le roi. Je ne pense pas que le Kirin Tor insistera si vous faites mine de ne pas savoir de quoi ils parlent. Mettre votre parole en doute pourrait leur causer quelques ennuis, surtout si vous vous apprêtiez justement à partir pour le Norfendre, soutenir leur assaut sur la Citadelle de Glace.
- Eh bien... Non je suppose qu'elle ne peut rien prouver, balbutia Varian.
- Alors, vous n'avez pas de problème. Pourquoi les humains compliquent-ils toujours les choses ? Vous ne connaissez pas ce gnome, vous n'en avez jamais entendu parler et vous avez des préoccupations plus importantes que les soupçons de cette fille.

Varian sembla réprimer un sourire et acquiesça:

- Parfait. Ça m'en coûte de l'avouer, mais vous avez sûrement raison. Je dois préparer mon départ. Occupez-vous donc de persuader cette mage que Hurlevent n'a rien à voir dans cette sombre affaire. Et faites vite, je dois partir au plus tôt... Ah ! J'oubliais... vous venez avec moi. Je tiens à vous garder à l'oeil.

Je restais plantée au milieu de la pièce, ébahie, alors que l'humain s'éloignait de sa démarche martiale, préparer le matériel qu'il souhaitait emporter en Norfendre. Il voulait m'emmener dans la tanière de mon ancien maître ? J'étais peut-être folle mais, lui, il battait tous les records. Il était inenvisageable que j'accepte d'obéir à un ordre aussi stupide. Il n'avait qu'à ramasser les miséreux dans les ruelles crasseuses de la ville, s'il avait besoin de chair à canon sacrifiable sans trop de regrets. L'accompagner pour jouer ce rôle... très peu pour moi, merci bien.

Perplexe, je me surprenais à songer à son premier ordre: persuader l'envoyée de Dalaran de nous laisser en paix. Il me semblait que, pour lui, persuader ne signifiait pas la même chose que pour le Roi-Liche. Sans doute devrais-je envisager de me servir davantage de mots que de ma lame runique.

J'étouffais un soupir: travailler pour l'Alliance était assez ennuyeux, plus que je ne l'avais imaginé au départ. Mon domaine de compétences, c'était plus le massacre en règle que la diplomatie. Eh bien, tant pis, je m'adapterais, il le faudrait bien, de toute manière.

Je demandais au membre de la garde qui me surveillait étroitement:

- Eh bien, vous l'avez entendu. Puisque je dois faire prestement, pressons, pressons.

Il me lança un regard torve et je lui renvoyais un sourire carnassier, il avait aussi bien entendu les ordres que moi, et même si cela le dégoûtait, il n'avait d'autre choix que de m'escorter jusqu'à ambassadrice du Kirin Tor. Et il le savait bien.

- Suivez-moi, grognait-il sans cacher sa mauvaise humeur. Ne traînez pas.

Je haussais les épaules d'un mouvement fluide et lui emboîtait le pas, la main posée sur l'échine de Traqueur. Je me donnais volontairement un petit air inquiétant, celui qui me réussissait tant. Le garde qui me guidait dans les corridors du donjon me jetait de temps à autres des regards en coin, quand il croyait que je ne le voyais pas. Sa curiosité m'amusait, bien malgré moi. Il savait bien que je n'étais pas une Haute-elfe et ma présence dans les quartiers du roi l'intriguait sans doute autant que ma singulière condition. A la fois prisonnière et conseillère du roi, autant servante réticente que volontaire, je devais lui faire l'effet d'une énigme sur pattes. Je reconsidérais mon opinion sur l'homme. Il était peut-être plus intelligent que je ne le supposais. J'espérais qu'il ne deviendrait pas trop curieux. Espoir déçu:

- Vous ne ressemblez pas aux autres, lâcha-t-il finalement.
- Quels autres ? Je pense que mon cas est unique. Il n'y en a pas d'autres comme moi... ce n'est pas plus mal, votre roi aurait sans doute préféré qu'il n'y en ait aucun.

- Les autres criminels hordeux que le roi paie assez cher pour qu'ils offrent leur allégeance à l'Alliance, bien sûr. Ils choisissent souvent très vite entre la nation qui les rejette et celle qui offre l'argent. On ne leur fait pas vraiment confiance, mais...

Je ne pouvais m'empêcher de cracher, avec malveillance, pour défendre mes frères:

- Mais ils ne vous coûtent pas cher à entretenir et sont plus faciles à sacrifier que vos propres soldats, n'est-ce pas ?! Une victoire sur la Horde, payée du propre sang des parias de la Horde, comme vous devez trouver cela amusant...

Il grimaça, mais il n'osa me contredire. Je ne me trompais pas et sifflais:

- Eh, bien... puisque cela vous intéresse, je suis pire engeance que les traîtres que vous sacrifiez sans remords. Mais, n'ayez craintes, les enfants d'Arthas ont trahi.

Un rire sans joie me secoua les épaules. Trahi... qui trahissait qui ? Difficile de s'y retrouver dans mes différentes personnalités. Le garde n'avait pas compris. Je décidais de le laisser dans l'ignorance, je n'avais plus envie de parler de mon histoire.

- Hum, voici les appartements de la noble dame Shade Ecume du Jour, annonça mon guide. Je vous conseille de ne pas l'agacer. Son caractère est... particulier.

Je hochais la tête. Dans la catégorie mauvais caractère, je pensais difficile de faire pire que moi. Je m'apercevrai très vite que j'avais tort. Mais alors, vraiment tort. Le soldat frappa le battant de chêne massif et présenta le motif de notre venue.

- Il était temps que cette bourrique de Varian se décide à venir répondre à mes questions, gronda une voix de l'autre coté de la porte. J'arrive !

La serrure cliqueta et une draeneï aux cornes spiralées baissa les yeux sur nous:

- Vous n'êtes pas Varian, constatait-elle en nous toisant de ses deux mètres de haut.

L'affirmation étant difficilement contestable, je prenais mon ton le plus officiel:

- Sa Majesté n'a pas de temps à vous consacrer. Elle prépare activement son départ pour le Norfendre. Je parlerais donc en son nom, si vous acceptez de m'entendre.

Mon gardien parût aussi surpris que moi par mon discours. Je ne me savais plus capable de tant de courtoisie. Finalement, je n'avais rien oublié de toutes ces manières coincées qui étaient aussi en vigueur à Lune d'Argent.

La draeneï me scrutait, méfiante. Je souriais et laissais mon gardien expliquer:

- Le roi pense pouvoir lui faire confiance. Je resterais ici, si elle vous inquiète, criez.

Shade étouffa un gloussement et soufflait:

- Je n'ai pas besoin de vous pour triompher de qui que ce soit. Si Varian l'envoie comme émissaire, je crois que je ne risque rien, de toutes façons. Vous, entrez.

Je me glissais dans les appartements de la femme et détaillais rapidement le mobilier. Plutôt simple, la demoiselle Shade Ecume du Jour ne semblait pas avoir l'intention de séjourner très longtemps à Hurlevent. Elle refermait la porte au nez du garde et se tournait vers moi. Ses yeux azurs s'attardèrent longuement sur mon visage :

- Bien. Je pense qu'avec vous, je vais pouvoir parler franchement. Vous n'êtes pas obligée de rapporter mes propos au roi en ces termes, bien sûr. Les oreilles délicates de Sa Majesté n'ont sans doute pas l'habitude d'entendre des termes aussi crus que ceux que je m'apprête à employer...

Elle surpris sans doute ma grimace excédée car elle me demandait:

- Vous ne le portez pas dans votre coeur n'est-ce pas ?

- Pas vraiment non. Mais, parlez-moi de votre affaire, je vous prie...

La draeneï n'essayait pas d'en savoir plus et m'expliqua avec véhémence:

- Que les choses soient bien claires. Je me moque totalement de savoir qui a tué cette petite vermine de chevalier de la mort ! Au contraire, loué soit-il !

Je penchais la tête sur le coté, me demandant si elle bluffait pour me faire avouer ou si elle était sincère. La lueur de haine pure qui brûlait dans ses yeux suffit à me convaincre. Je resserrais discrètement ma cape autour de moi pour camoufler mon épée runique. Elle n'avait pas l'air d'apprécier mes semblables. Je lançais, étonnée:

- Est-ce là l'avis du Kirin Tor ? Je croyais que vous cherchiez son meurtrier.
- Le Kirin Tor? releva-t-elle, amusée. Difficile de savoir ce que pense cette vieille fripouille de Rhonin... Mais, une chose est certaine, si il s'intéressait réellement à la mort de Safer, il ne m'aurait jamais envoyée, moi, enquêter. Et je sais que Varian pense à peu près la même chose que moi des serviteurs d'Arthas. Dites lui que je ferais passer ça pour un règlement de comptes et qu'il n'aura pas d'ennuis.

Je manquais d'oublier de refermer ma bouche, stupéfaite par cette déclaration:

- Le roi n'est absolument pas responsable de cet assassinat...
- Et c'est tant mieux pour lui, gloussa Shade. Vous lui direz que, s'il a besoin de noms pour les prochaines personnes qu'il ne compte pas faire assassiner, Rhonin mettra une liste à sa disposition. Il est temps de faire le nettoyage dans ce nid d'espions.

Vous avez choisi le bon camp, je ne comprends pas pourquoi Varian tolère votre présence... mais vous lui avez l'air fidèle. C'est bien.

Elle laissa ses yeux moqueurs glisser sur la rune bleu glacier qui dépassait de la fourrure que j'avais sur le dos. Traqueur, fasciné par cette lueur avait écarté les plis de ma pelisse. Repérée...
Shade ne m'avait pas fait d'ennuis, visiblement, elle était prête à tolérer ma présence. J'avais ensuite fait mon rapport à Varian, en trottant à petits pas pressés derrière lui pendant qu'il faisait ses bagages. Je ne pouvais me défaire de l'impression d'être un petit chien discipliné qui rapportait un bâton à son maître. Et puis, d'abord, quel besoin avait-il d'emporter tout ce bazar ? Apparemment, je n'avais pas idée de tous les protocoles vestimentaires que devaient respecter les rois. Deux armures, passe encore, mais quinze paires de chaussettes ?

Varian avait apprécié le comportement de la draeneï du Kirin Tor. Même s'il ne lui avait pas révélé qu'il était l'auteur du meurtre... Il l'avait d'ailleurs embauchée pour nous conduire à Dalaran, avec toute la délégation diplomatique grâce à ses portails. Pour une fois que les mages servaient à quelque chose... L'armée véritable, elle, arriverait quelques semaines plus tard, en bateau.

Etrangement, la demoiselle Ecume du Jour ne semblait pas partager l'enthousiasme du roi humain à l'idée de transporter tout ce petit monde. Elle n'était pas ravie, loin de là, et je me demandais ce qui pouvait bien la mettre de si mauvaise humeur.

J'avais enfin compris le lendemain, lorsque nous avions franchis son portail pour le Norfendre: les portails de la jeune draeneï étaient plus instables qu'un kodo sur trois pattes tentant de danser une gigue trolle au sommet du mont Hyjal. Une bonne moitié de la délégation avait mal supporté le voyage et avait été très malade à l'arrivée (les pavés rose pâle de Dalaran s'en souviennent encore). Varian lui même avait pris une charmante teinte verdâtre qui lui donnait l'air d'un orc chétif de douze ans. Bien entendu, l'accueil en grande pompe prévu par le Kirin Tor avait été quelque peu gâché et l'on avait frôlé l'incident diplomatique: d'un coté, Varian accusait Shade d'avoir essayé de le tuer, de l'autre, l'archimage Rhonin jurait par tous les dieux qu'un roi incapable de supporter « quelques remous » ne méritait pas ce titre. L'entente cordiale qui unissait les deux factions avaient bien failli disparaître mais la raison de ces messieurs avait repris le dessus et la journée s'était achevée par une poignée de main fraternelle. J'avais tenté de retrouver la fameuse magicienne dans tout la ville, mais elle semblait avoir mystérieusement disparu...

Nous étions logés dans l'auberge allianceuse de la ville. Les chambres y étaient confortables, bien que j'ai détecté la présence d'un garde derrière ma porte, tard après minuit. Eh, j'avais presque oublié que nous partions bientôt à l'assaut de la Citadelle de la Couronne de Glace: inutile de se demander pourquoi j'étais étroitement surveillée. Sa Majesté ne faisait pas confiance à sa petite chasseresse. Eh bien, je suppose qu'on ne pouvait guère le lui reprocher. Et puis, je n'avais aucune envie d'aller me promener durant la nuit: mon gardien pouvait bien garder, après tout, c'est lui qui ne dormait pas. Je saurais lui faire passer le goût des veilles de nuit, tiens, j'allais même ronfler tant que j'y étais !
Oui, c'est méchant, je sais. Mais, après tout, n'étais-je pas née hordeuse ? La méchanceté était gravée dans mes gênes, et après avoir été asservie par le Roi-Liche, on pouvait même dire que la cruauté coulait dans mes veines, enfouie aussi profondément que mes envies de carnage. J'espérais tout de même pouvoir contenir les instincts meurtriers qui sommeillaient en moi jusqu'à ce que quelqu'un soit capable de m'en débarrasser. Je sombrais dans un profond sommeil au bout de quelques minutes. J'étais visiblement bien plus crevée que je ne voulais me l'admettre. C'est vrai que la traversée du portail m'avait légèrement retourné l'estomac... je l'avais bien dit que c'était dangereux la magie !
Hélas, même mes rêves me harcelaient. La première fois, je me réveillais en sursaut, après avoir évité de justesse un gnome géant en bécane qui tentait de m'écraser en hurlant que je lui avais volé son panier de pommes et son elfe. A peine rendormie, je sombrais à nouveau dans mes cauchemars. Derrière le paysage glacé et désolé qui s'offrait à moi dans mon nouveau songe, j'identifiais enfin Sa présence. Je ressentais une sorte de terreur morbide et je savais qu'Il était responsable de cette vision. A bout de nerfs, je hurlais, et l'écho me renvoyait mes cris qui se répercutèrent sur la muraille de glace qui s'était élevée soudainement devant moi. Je cessais de marcher:

- Arthas ! Je sais que tu es là. Dis-moi ce que tu veux... Laisse-moi dormir, je n'en peux plus...
Le son désagréable de sa voix froide comme la mort résonna :
- Neltareth... Vilaine fille. Que fais-tu entourée de tous ces humains ? Ta place n'est pas parmi eux. Tu n'as plus de place chez les vivants de ce monde. Plus de place, à part celle qui te revient, à mes pieds, dans ma forteresse gelée.
- Je ne t'appartiens plus ! Je n'ai pas de maître, tu m'entends ? Pas de maître !

Son rire grave et malsain me frappa de plein fouet :

- Pas de maître, Neltareth ? Pourtant, tu t'es vendue à Wrynn. Regarde-toi ! Tu as échangé une vie d'esclavage et de joyeux massacres contre une vie de servitude morne à mourir... Et pour obéir à un vulgaire petit humain !
- Tu sais bien que ce n'est pas vrai. Tu essaies de me faire douter de moi... J'ai fais le bon choix, soufflais-je, comme pour m'en convaincre.
- Je ne t'ai pas engendrée pour obéir à mes ennemis. Et tu le sais très bien. Tu n'es pas faite pour la servitude. Tu es une bête sauvage, une créature qui vit pour tuer, un instrument de mort... Mon instrument ! Il serait temps pour toi de t'en souvenir.

Je tombais à genoux dans la neige et retenait un gémissement. Je plaquais mes mains sur mes longues oreilles effilées: je ne voulais plus l'entendre. Le Roi-Liche se moquait bien de ce que je voulais et continua à me menacer.

- Reviens-moi. J'ai été patient mais ceci est mon dernier avertissement... Tous les traîtres n'ont pas ta chance. Tu crois pouvoir m'échapper, te débarrasser de ma présence ? Je t'ai tuée, je t'ai relevée moi-même, Deuillegivre a aspiré ton dernier souffle... reviens, ma fille. Les conséquences d'un refus pourraient te déplaire.
- Je te tuerais ! hurlais-je.

Je me redressais brusquement dans mon lit, tenaillée par le doute. J'étais persuadée qu'il avait raison, déjà prête à partir sur le champ pour la Citadelle de la Couronne de Glace, mais ma raison m'empêchait d'agir aussi stupidement. Je murmurais:

- Qu'est-ce que tu veux Nelta ?

J'avais pris, depuis ma mort, l'habitude de parler toute seule. Sans doute pour me tenir compagnie, les morts-vivants étaient si peu bavards... Traqueur grondait et me fixait de ses yeux brillants. Je poursuivais mon monologue sans lui prêter attention.

- Vaste question... allons bon ! Alors, qu'est-ce que je ne veux pas ? Voila qui est plus simple. Je ne veux pas redevenir une créature du fléau, je ne veux pas suivre Varian partout comme un chien, je ne veux pas mourir, je ne veux pas retourner à la Couronne de Glace, je ne veux pas traverser à nouveau un portail de Shade, je ne veux pas manger de poisson... j'ai horreur du poisson...

Un grognement sourd de mon familier me rappela à la raison. Je m'égarais. En étais-je réellement venue à parler de poisson ? Bon sang, j'allais vraiment devenir folle, enfin, plus que je ne l'étais déjà. Si même mon sommeil était hanté par Arthas, je ne résisterais pas longtemps. Je ne me faisais pas d'illusions. Je n'avais rien d'une héroïne, je n'étais pas spécialement courageuse ni prête à me sacrifier pour qui que ce soit... A un moment ou un autre, la balance pencherait en faveur du Roi-Liche, j'aurais trop à perdre pour m'obstiner dans ma futile résistance. Alors, je finirais par obéir comme une enfant fugueuse qui réalise soudain qu'elle ne peut pas survivre seule et qui rentre à la maison en traînant des pieds.

Une étincelle de rébellion m'aida à me ressaisir. Comment pouvais-je penser de telles choses ? J'avais été une guerrière de la Horde redoutable et redoutée autrefois ! Il se servait de ses pouvoirs pour me perturber, et je tombais dans le panneau ! Je serrais les lèvres, butée, et enfonçait ma tête dans l'oreiller. Je croisais le regard déchirant de mon familier et comprenais qu'il s'inquiétait pour moi. D'une petit tape sur le lit, je l'autorisais à monter dessus me rejoindre. Lovée contre sa fourrure chaude et bercée par ses ronronnements réguliers, je plongeait cette fois dans un assoupissement épargné par les divagations de mon esprit et les assauts tenaces de mon ancien maître.

Le lendemain matin, j'ouvrais les yeux paresseusement et constatais qu'un rayon de soleil tombait juste sur ma joue. Pour la première fois depuis très longtemps, je me rendais compte que cela me plaisait. Mieux encore, j'étais d'excellente humeur. Mon loup avait finalement l'air très efficace pour contrer l'influence néfaste d'Arthas. Il était le lien vivant qui me reliait à ma vieille existence de chasseresse. Je me souvenais assez bien de mon familier d'antan, un léopard blanc que j'avais appelé Framey. Je l'avais renvoyé quelques secondes avant d'être transpercée par Deuillegivre. Une de mes rares consolations était de savoir que je l'avais sauvé à temps. Je haussais les épaules. J'en avais assez de ressasser mon passé. J'avais l'impression de ne jamais cesser de me plaindre. Par une si belle journée ensoleillée, j'avais bien mieux à faire... Comme me sauver par la fenêtre, histoire de visiter tranquillement la ville et d'échapper au roi pour quelques heures. Il n'avait pas besoin d'un assassin pour le moment, de toute façon. Moi, par contre, j'avais bien besoin de prendre l'air. Dans les rues, je me sentais presque normale. Je ne rôdais pas, me contentant d'errer sans but d'échoppes en échoppes. Oh, seigneur ! Essayer de le cacher est bien inutile: je faisais tout simplement... du shopping. Je dissimulais un sourire: je savais enfin ce que je voulais. Une vie normale. Parmi les miens. Peu importe ce que pensaient les gens de moi, je tuerais Arthas avec l'armée de Varian Wrynn et ensuite, je retournerais m'installer aux Pitons-du-Tonnerre.
J'avais compris que les deux factions se querellaient pour des raisons futiles. Elles se ressemblaient bien plus qu'elles ne le croyaient. Je n'étais pas dérangée à l'idée de quitter les humains pour rallier les miens, mais j'aurais aimé pouvoir revenir saluer le roi à Hurlevent de temps à autres... Peut-être un poste d'ambassadeur était-il à pourvoir ?
L'armée nous avait rejoints quelques jours plus tard, en assez mauvais état. Le mal de mer avait fait plus de ravages que l'attaque de pirates qu'ils avaient aussi dû subir. Je trouvais plutôt téméraire de s'en prendre à la flotte de Hurlevent, mais, visiblement, tous n'avaient pas mes scrupules.
Dès le lendemain de l'arrivée des soldats, nous nous étions mis en route vers la Citadelle. Patauger dans la neige avec une armure de trente kilos sur le dos, dans le blizzard, entourée de soldats aux sujets de discussion à peine plus élaborés que ceux d'un murloc... Je ne sais pas à quoi ressemble l'enfer, mais c'était là un petit avant-goût. Loin devant, Varian ouvrait la marche, perché sur son cheval de bataille gris. En chemin étaient censés se joindre à nous, les troupes elfes de nuit, les guerriers nains de Magni Barbe-de-Bronze ainsi que des gnomes et, cerise sur le gâteau, le prophète Velen et toute sa clique d'aliens violets.

Sur le papier, cela donne une héroïque marche en direction du bastion ennemi, une magnifique coalition prête à en découdre ! Bon, en pratique, c'était surtout un tas de types crevés qui marchaient vers une destination qui ne semblait jamais se rapprocher, avec autant d'entrain que des morts-vivants, à bout de forces, n'ayant aucune envie d'attaquer le tout puissant Roi-Liche et espérant en vain voir les armées alliées les rejoindre. Ces renforts qu'on nous avait promis brillaient, pour le moment, par leur absence. De ce fait, notre moral en avait pris un coup. Se battre, à la rigueur... mais tout seuls ?! Nous avions atteint le point de rendez-vous, mais l'horizon restait désespérément blanc et désert. Le roi, dressé sur ses étriers nous ordonna d'une voix déterminée de monter le camp. Je hochais la tête, d'un air approbateur: occuper les troupes n'était pas une mauvaise idée. Tant qu'ils auraient du travail, ils éviteraient de penser à la mort affreuse qui nous attendait tous si une patrouille ennemie venait à nous repérer. Un grand stratège, ce Varian. Je ne m'étonnais plus qu'il donne tant de fil à retordre à la Horde. Alors qu'un campement sommaire commençait à s'organiser, un jeune page me tira sur la manche avec insistance. Je scrutais ses yeux innocents, écoeurée, pourquoi envoyer ce garçon au casse-pipe ? Sa place était dans une chaumière, avec ses parents, mais pas ici. Bon sang, c'était encore un enfant ! Je me forçais à sourire:

- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Le roi veut que tu ailles le voir ! Dis, t'es une vraie elfe de sang ? Est-ce que tu manges les bébés ? C'est vrai que les trolls organisent de sacrifices humains ?

Soudainement, le sort de ce gosse ne m'importait plus du tout... Les morts-vivants pouvaient bien venir le dévorer, tant qu'il se taisait, cela faisait mon affaire. Je répondais, avec une grimace menaçante, histoire de m'en débarrasser:

- Je suis bien une hordeuse et, même si je ne mange pas les enfants habituellement, je ferais peut-être une exception pour toi. Quant aux trolls, ils ne sacrifient pas les humains, ils les dépècent, ils les vident, ils font des sacs avec leur peau et des rôtis avec la viande. Avec les gnomes et les nains, ils font même du saucisson.

Il me fixa de ses grands yeux ronds et détala. J'éclatais de rire, sans remarquer les regards noirs que me jetaient les hommes de la troupe. J'oubliais trop souvent que s'ils me toléraient c'était uniquement par ordre de Varian, sa parole faisant loi. A ce rythme, il ne leur faudrait pas longtemps pour décider de passer outre. Ils ne m'aimaient pas, je m'en rendais bien compte en me dirigeant vers la tente royale. Aux regards foudroyants, succédaient insultes et quolibets. Je relevais la tête sans répondre. L'idée de toute la paperasse à remplir si je décidais d'en occire un ou deux me révulsait tellement que je préférais m'abstenir. De toute façon, ils devraient me supporter encore un bout de temps: je n'avais pas l'intention de mourir de sitôt.

Je trouvais Sa Majesté le roi Wrynn dans une sorte d'écurie improvisée, en train d'étriller soigneusement son massif destrier gris. Il chuchotait tendrement à l'oreille de la bête et je me raclais la gorge avec un rictus railleur. Varian sursauta:

- Ah, Neltareth. Vous tombez bien, je vous attendais.
Neltareth ? Pour un prénom auquel j'avais renoncé, je trouvais qu'il était encore employé par beaucoup trop de personnes. Je marmonnais:
- Au fait, il est à qui le gamin messager ? Ses parents devraient avoir honte de le laisser partir au combat à son âge... Il a encore l'âge de jouer à chat perché !

Le roi esquissa un sourire moqueur et je commençais à me sentir mal. Il confirma mes craintes de sa voix grave, avec indulgence:

- Je vois qu'il a correctement transmis mon message. Eh bien, vous avez fait connaissance avec votre futur roi, Anduin Wrynn, mon fils.

En constatant ma soudaine pâleur, il changea de sujet d'un air amusé et m'expliqua:

- J'avais besoin de vous pour autre chose que discuter de la façon dont j'élève mon fils. Je ne pense pas me tromper en affirmant que vous connaissez pas mal la région.

Eh bien, difficile de le nier, j'avais longtemps été chargée d'organiser des rondes de morts-vivants pour surveiller la Citadelle. Arthas avait toujours préféré confier les hauts commandements à des vivants. Si tant est qu'on puisse dire que j'étais vivante. En tout cas, la Couronne de Glace n'avait pas de secrets pour moi. Le roi poursuivit:

- Je souhaiterais que vous partiez en éclaireur, histoire de vérifier que nous n'avons pas été repérés. Et si au passage, vous trouvez nos alliés... Ils devraient être là. Je ne comprends pas comment ils peuvent avoir tellement de retard...

Personnellement, je voyais plutôt bien, mais je gardais le silence. Une autre question me trottait dans la tête: pourquoi m'envoyer vérifier que la zone était sûre alors qu'il ne me jugeait pas digne de confiance ? La vie des hommes dépendait de ce boulot.

- Vous avez quelque chose derrière la tête, lâchais-je.

Ce n'était pas une question. Le roi ne nia pas, attendant la suite de l'accusation.

- Sécuriser le périmètre est une étape primordiale lorsqu'on monte un camp avant une attaque. Il suffit d'un ennemi qui nous ait aperçus pour que tout tombe à l'eau. Et vous, vous envoyez un chevalier de la mort, hordeux, faire ça ? Je n'y crois pas. J'ai encore à moitié le Roi-Liche dans la cervelle, j'étais à deux doigts de rebasculer, il suffirait de quelques mots pour que je craque et retourne me blottir à ses pieds en vous dénonçant. Nan, au risque de me répéter, je n'y crois pas. Jamais...

Est-ce que je me trompais ou bien l'humain avait blêmi ? J'étouffais un gloussement et l'examinait, curieuse. Je venais de comprendre. Je me demandais s'il oserait me dire la vérité. Il n'avait pas froid aux yeux, ce petit roitelet. Il osa:

- Vous savez ce que je fais. Vous ne pouvez pas ne pas avoir compris. Les généraux d'Arthas sont choisis en grande partie pour leur intelligence et vous avez toujours été connue comme étant la meilleure d'entre eux. Ce serait faire insulte à votre esprit que de feindre de croire que vous n'avez pas deviné.

J'étais flattée, mais je continuais à darder sur lui mon impitoyable regard glacé.

- Le Roi-Liche sait déjà que nous marchons sur sa forteresse, avoua Wrynn. Une armée comme la nôtre ne passe pas inaperçue. Vous allez partir en éclaireur pour la simple et bonne raison que vous ne m'êtes pas vraiment plus utile vivante que morte. Du matériel sacrifiable, en quelque sorte. C'est vous qui avez demandé...

Je ne m'offusquais pas. Il avait tout à fait raison. D'ailleurs, si les rôles avaient été inversés, j'aurais sans doute fait la même chose. Il était vraiment malin ce roi. Il ne mentait jamais, mais il se débrouillait très bien pour masquer la vérité. J'y avais crû un instant à sa petite comédie style je-suis-ton-ami-on-plaisante-un-coup-et-j'ai-une-mission-pour-toi. Mais non. J'étais et serais toujours du simple matériel sacrifiable. Je bâclais une sorte de parodie de salut et quittais les lieux en coup de vent. Vexée ? Qui a dit vexée ? Je me moquais pas mal de l'amitié d'un pauvre humain. Des comme lui, j'en avais massacré par douzaines et... Bon, d'accord, vexée, je l'admets. Mes envies de rédemption commençaient à m'effrayer. Jusqu'où encore allais-je m'abaisser pour retrouver une place dans le monde des vivants ?

Alors que je progressais dans la tempête de neige, j'entendais résonner les mots d'Arthas. Il avait dit que ma place n'était pas chez les vivants, que j'étais devenue l'esclave des humains de mon plein gré... Il n'avait pas entièrement tort. Avec lui, j'avais au moins un titre, j'étais générale, j'étais crainte et respectée. Chez les hommes, il suffisait de si peu pour que je devienne plus utile morte que vivante. Varian n'hésiterait pas une seconde. Mais il avait commis une erreur. Les mots, matériel sacrifiable, n'auraient jamais dû être prononcés. J'étais tellement proche du gouffre... il en fallait tellement peu pour me faire basculer...

Traqueur me tira de mes sombres pensées, d'un grognement d'avertissement. Ma rapidité de réaction d'elfe n'avait pas été entamée par ma transformation en chevalier de la mort: je me laissais aussitôt tomber dans la poudreuse et relevait le nez, méfiante. Un groupe important progressait dans ma direction. Non, pas dans ma direction, réalisais-je, dans celle du campement. J'étais sur leur route. J'hésitais. Morts-vivants ou fiers membres de l'Alliance ? Je savais que dans l'état de doute dans lequel je me trouvais, de la réponse dépendait la suite de ma vie. Qui qu'ils soient, j'allais les rejoindre. Et tant pis pour ceux qui se retrouveraient propulsés au rang d'ennemis. Arthas ou Varian, l'un des deux allait payer. Cher.
Tout aussi étrange que cela puisse paraître, je reconnaissais les silhouettes de gnomes, de nains, ainsi que des créatures à la démarche hésitante des morts-vivants. Nos alliés s'étaient-ils fait capturer ? Impossible, ils avaient l'air largement majoritaires. Ils ne se seraient pas laisser prendre sans se battre. Brusquement, j'entendais une voix que j'aurais reconnue n'importe où. Que je ne croyais d'ailleurs ne jamais réentendre de ma vie. Que j'identifiais comme celle de Lor'themar Theron, régent de Lune d'Argent et... ancien flirt de jeunesse. Autrefois, j'avais tout de même occupé un poste de forestière aux Terres Fantômes. Sans trop que je sache pourquoi, le régent m'avait repérée et, contre toute attente, il m'avait trouvée à son goût. Et puis j'étais morte. Et ressuscitée. J'avais vaguement le souvenir d'avoir ourdi quelques complots visant à l'assassiner, mais j'avais agi en suivant les ordres de la Liche, et à cette époque, je n'avais pas encore retrouvé toute ma conscience. Je constatais, surprise, que l'échec des tentatives d'Arthas pour mettre fin à ses jours me soulageait. Lor'themar m'avait... manqué. Je me doutais bien qu'il n'éprouvait plus rien pour moi. J'avais massacré ses troupes avec autant de cruauté que d'indifférence. Et puis, avec toutes les elfettes qui traînaient à la cour, il avait sans doute vite fait de m'oublier. N'empêche que j'avais envie de le revoir. Ça faisait bien longtemps que je n'avais pas eu envie de quelque chose et je chérissais le retour de ce sentiment. Une victoire de plus contre le Roi-Liche et sur ce qu'il m'avait infligé. Ceci dit, la présence de mon ex parmi les allianceux restait à éclaircir. Je me relevais et leur faisais signe de la main, m'efforçant de ne pas paraître menaçante. Dans la tourmente du blizzard, je préférais éviter d'être prise pour une ennemie et criblée de flèches. Une ombre se dressa à mes cotés. Eh bien, ils avaient aussi un éclaireur. C'était un elfe de la nuit voleur, ce qui expliquait que je ne l'avais pas remarqué :

- L'elfe de sang ne devait pas envoyer d'avant-garde, siffla-t-il. A quoi joue-t-il ?!

Ah oui... Alliés mais pas unis. Ils ne se faisaient pas confiance. C'était une grande histoire d'amour entre les deux races d'elfes. Je le rassurais sur mon employeur:

- Je suis avec Varian. Il m'a envoyée vous chercher. La venue de troupes hordeuses n'était pas prévue !

J'avais la désagréable impression que ma voix avait tremblé. L'autre m'avait entendue:

- C'est le roi des hommes, lui même, qui a demandé à Thrall de joindre sa horde à notre assaut. Alors, j'imagine qu'on peut dire que leur venue était... planifiée.

Tiens, tiens ? Je commençais à mieux comprendre. Le retard de nos alliés n'avait rien d'accidentel, si ils avaient d'abord dû récupérer les hordeux. Je me demandais un moment de quelle façon Varian comptait faire accepter son alliance contre-nature à ses troupes. L'ambiance, déjà tendue, risquait de devenir explosive.

- Nous avons monté le camp un peu plus à l'est. Vous saurez vous y rendre ? Je dois annoncer au roi que vous arrivez.

L'elfe de la nuit haussa l'un de ses interminables sourcils :

- Laissez-moi deux minutes que j'indique le chemin à Dame Tyrande et je vous accompagne. Vous ressemblez trop à un chevalier de la mort pour que je vous fasse vraiment confiance.

Il me tourna le dos et s'élança, de ses longues foulées souples pour rejoindre le convoi. J'attendais quelques secondes avant de me remettre en route vers le campement. Oui, je sais, il avait décidé qu'il m'accompagnerait puisqu'il n'avait pas confiance en moi. Grand bien lui fasse. Moi, j'avais décidé que je rentrerais seule. Et j'étais habituée à toujours avoir le dessus. Toujours.

La mauvaise humeur des soldats humains était presque palpable. Je grimaçais un sourire : Varian leur avait sans doute annoncé qu'il avait conclut un pacte avec Thrall.

Aussi étrange que cela puisse paraître, ils n'avaient pas vraiment hâte de se retrouver sur un champ de bataille aux cotés de leur ennemi héréditaire. J'estimais déjà à une belle centaine les hommes que nous perdrions suite à la réception mystérieuse d'une flèche dans le dos.

Avec un peu de chance, il y aurait assez de morts-vivants pour canaliser l'énergie des deux factions. Assise dans la neige, j'observais, sans trop me faire remarquer, nos nouveaux alliés s'installer. Je remarquais que seuls les taurens osaient s'aventurer à proximité des allianceux. Paisibles et sans animosité, ils circulaient calmement dans le camp et tentaient même de fraterniser... Je secouais la tête, leur souhaitant intérieurement bonne chance. Eh, hordeux ou non, ils ressemblaient avant tout à de grosses vaches qui auraient eu l'idée saugrenue de se dresser sur leurs pattes arrières. Et les humains ne seraient pas tendres avec eux. Ceci-dit, certains taurens armés de haches faisant deux fois mon poids ne semblaient pas spécialement tendres non plus.

L'elfe de la nuit dont j'avais esquivé la pesante compagnie passa près de moi, me lançant au passage un regard noir. Je lui retournais un sourire, sans avoir pris le temps de réfléchir. Son air vexé avait attendri mon coeur froid et je demandais :

- Pourquoi cette tête ?
- Il me semblait que tu devais m'attendre, a-t-il grogné.
- Tu pensais vraiment que je le ferais ? Tu l'as dit toi-même, tu ne me fais pas confiance. Dans ce cas, pourquoi avoir espéré que je resterais ?

Je me rendais soudain compte que nous étions passés au tutoiement et mon sourire s'élargit. Cet elfe était presque... eh bien, oui, presque attachant.

- Je ne sais pas, admit le voleur. Pendant tout le voyage, les hordeux nous ont cherché des crosses. Bon, on a fait la même chose. J'avais envie de partager un peu de calme, je suppose. Marcher en silence avec quelqu'un de plus... serein.

Ce moment aurait pu devenir embarrassant (oui, oui, très embarrassant), si Anduin ne l'avait pas choisi pour nous interrompre :

- Eh ! M'dame ! Il y a tout le gratin qui fait une réunion stratégique et P'pa voudrait que tu rappliques. Il a dit "Vite, tout de suite, maintenant, immédiatement".

J'esquissais un semblant de salut et fonçais jusqu'à la tente du roi. Pas que je sois obéissante au point de me presser quand on me l'ordonnait, non. C'était surtout que j'avais très envie de savoir ce qu'ils préparaient.

Il leur fallait un plan infaillible pour s'attaquer à la Citadelle. Les soldats me laissèrent entrer, de mauvaise grâce et je pilais en constatant que le fameux gratin décrit par Anduin se constituait des dirigeants de toutes les races. Toutes. Varian, penché sur une carte de la Couronne de Glace, releva la tête et me dévisagea. Il me désigna une chaise en pestant :

- Neltareth. En retard. Je m'en serais douté. Asseyez-vous là et écoutez donc en silence. Mesdames, messieurs, et, euh, les autres, je vous présente la renégate dont je vous ai parlé. Sa coopération pourrait s'avérer... instructive.

Un hoquet de stupeur résonna et je relevais les yeux, lentement, sur le régent Lor'themar Theron. Il m'avait reconnue. Je ressentais comme un sentiment étrange à l'idée d'avoir massacré ses troupes et planifié son assassinat. Je grinçais des dents en me souvenant : n'était-ce pas cela que l'on appelait la honte ?

Bon, j'avais des circonstances atténuantes, nan ? Et puis, l'assassinat avait échoué, alors ça ne comptait pas vraiment, hein ? Il perdit toute sa prestance :

- Neltareth, avez-vous dit ? Impossible. Elle est décédée. Il y a longtemps, si longtemps. Je veux dire... vraiment morte. Pas... transformée.

Je palissais en réalisant. Personne n'avait jugé bon de lui dire la vérité. Il ignorait ce que j'étais devenue. Le pauvre allait me haïr. Tant pis, il fallait que je lui dise.

- Lor'themar, c'est moi, je suis désolée, mais c'est moi. Nelta.
- Je ne vous crois pas. Que cette... chose sorte d'ici. Tout de suite.

Mes bonnes résolutions s'envolèrent en même temps que le peu de compassion que j'avais su retrouver. Oubliées, les notions de psychologie et de délicatesse pour adoucir mes révélations. Je sifflais :

- Oh, que si, tu vas me croire. Tu vas me croire, fais moi confiance. Je suis décédée un jour de pluie alors que j'étais en mission de surveillance dans les Terres Fantômes. J'avais quitté Lune d'Argent à regret, car j'allais rater ton anniversaire. Quand j'ai repris conscience, je me trouvais dans le Fort d'ébène, Achérus. C'est là que mon éducation a commencé. Mais parlons donc de la veille de mon départ. Nous avions passé la matinée à étudier un vieux grimoire, et, le midi, nous avons mangé des lutjans arrosés au kungaloosh. C'est là que ça devient intéressant. Très intéressant. Passons sur l'après-midi. Parlons plutôt de notre soirée. Tu te souviens de cette soirée, non ? Dois-je parler d'un lit moelleux, de couvertures en soie et...
- Nooooonn ! Ça ira, ça ira, glapit mon ex. C'est elle, c'est tout à fait elle et qu'on en parle plus ! En revanche j'aimerais qu'on m'épargne sa présence autant que possible.

Avec un sourire mauvais qui allait s'élargissant, je demandais innocemment :

- Ah tiens ? Tu ne veux pas qu'ils apprennent certaines petites choses ? Oh, je vois, c'est cette histoire de menottes ? Voyons, il n'y a pas de honte à avoir. Il y a des hommes qui aiment qu'on les attache au...
- Ça suffit ! Elle... elle doit avoir perdu la tête. Jamais je ne...

L'assemblée peinait à cacher son amusement. Ce n'était pas tous les jours que l'arrogant chef des elfes perdait à la fois son sang-froid, sa fierté et sa crédibilité. Varian repris son sérieux au prix d'un violent effort.

- Pour en revenir à la Citadelle, je pense laisser Neltareth s'exprimer.
- Hein ? Ah, oui. Eh, bien, c'est assez simple. Le véritable problème n'est pas d'entrer. C'est de survivre à l'intérieur. Si une troupe faisait diversion en faisant mine de progresser péniblement dans les couloirs de la forteresse, j'imagine qu'un groupe d'une vingtaine de personnes pourrait atteindre le Trône de Glace. Ce ne serait pas simple, mais ils auraient une chance. Le groupe de diversion affronterait les différents généraux du Roi-Liche et pendant ce temps, l'autre emprunterait des chemins dérobés pour échapper à l'ennemi. Malgré cela, Arthas reste un adversaire coriace.
Sylvanas plissa ses yeux écarlates et questionna :

- Comment votre commando se repérerait-il dans la Citadelle ?

Varian sauta sur l'occasion :

- C'est vrai ma Dame, vous avez raison, quelqu'un doit les guider dans cet enfer de glace. Quelqu'un qui saurait leur faire échapper aux divers monstres qui y vivent. Quelqu'un qui... connaîtrait les lieux comme sa poche. Nous avons cela.

Je me crispais sur ma chaise, craignant d'avoir saisi.

Comme si l'idée venait de lui, Thrall s'écria, avec enthousiasme :

- Mais oui, bien sûr ! C'est formidable ! Neltareth, tous vos crimes seraient rachetés !

J'ouvrais la bouche pour leur dire que je ne souhaitais plus me racheter mais décidais de la refermer aussi brusquement. Tout ces gens manquaient cruellement de fantaisie. Pas sûr qu'ils comprennent la plaisanterie. M'efforçant de voir les choses du bon côté, je m'imaginais que cela me permettrait de prendre ma revanche sur le Roi-Liche. Ou bien d'être reprise et de devoir payer ma trahison très cher. Atrocement cher. Un éclair de violence contenue passa dans les yeux du roi humain et je me souvenais soudain de ce dont il était capable. Sans doute était-il préférable que j'accepte le job... de mon plein gré. Je n'avais pas tellement envie de découvrir la technique qu'il emploierait pour me persuader de le faire si je refusais. Je hochais lentement la tête, désespérée.

- Je le ferais. Trouvez-moi une vingtaine de soldats. Obéissants. Que le groupe soit équilibré, avec des soigneurs, des lanceurs de sorts, des archers, des guerriers... Prévenez-les que je veux qu'ils aient confiance en moi.
- Cela risque d'être assez difficile, jeune femme, remarqua le prophète Velen.
- Débrouillez-vous, rétorquais-je. Parce que, s'ils n'ont pas une confiance absolue en moi, ils mourront. Puis Il les relèvera et les enverra se battre contre vous. Alors choisissez-les bien, si vous tenez à leur vie. Et à la votre.
Contre toute attente, Varian réussit à constituer mon commando d'élite avant la fin de la soirée. Au nombre de 23, ils me regardaient tous avec méfiance quand on me les présenta. D'un ton amer, je sifflais en me tournant vers le roi :

- Si ces gens-là sont prêts à me faire confiance, moi, je suis Alexstrasza. Je refuse de les emmener. Vous pouvez protester, mais je ne changerais pas d'avis.

Une lueur d'agacement passa dans les yeux de mon interlocuteur, mais je savais qu'il se sentait seulement humilié par la façon dont je lui parlais devant ses hommes.

- Ils sont prêts à obéir au doigt et à l'oeil de quelqu'un d'autre, maugréa-t-il. Et ce quelqu'un, lui, pense que vous êtes digne de sa confiance. Il transmettra vos ordres.

- C'est complètement idiot ! Sachant que les ordres viendront de moi, pourquoi est-ce qu'ils l'écouteraient ?

Mon elfe de la nuit (maudit soit-il, je ne l'avais pas entendu s'approcher dans mon dos!) posa une main sur la tête de Traqueur et l'autre sur mon épaule :

- Ils feront ce que je leur dirais, parce que ma valeur au combat est reconnue, même par la Horde. Ils savent que si un truc va de travers par ta faute, je te tuerais. Et que je les sortirais de cette détestable Citadelle.

Je me dégageais avec un grondement animal et l'attrapais par le col :

- Encore faudrait-il que tu en sois capable, misérable détrousseur !

Un délicieux frisson me remonta le long du dos et je me hérissais de rage : cet idiot réveillait en moi des instincts que j'aurais préféré oublier. D'abord une certaine envie de prouver ma valeur en lui arrachant la tête. Mais derrière cette tentation, je sentais, plus ténue, celle de l'impressionner, celle d'attirer son attention.

Il me fallu près d'une minute pour me souvenir du nom que l'on donnait à cette folie. L' Amour. Eh, ouais. Rien que ça. Et je ne le connaissais que depuis quelques heures. Si ça, c'est pas de la guigne...

Je le lâchais comme si sa veste m'avait brûlée. Il avait de longs cheveux pâles et ses yeux brillaient d'une lumière jaune intense. L'ennemi, me souffla une voix intérieure. Il était l'ennemi.

Le représentant de l'Alliance, disait la voix de la Horde.

Un vivant, disait la voix du maître du Trône de Glace.

La ferme, répliquais-je, agacée par tout ce brouhaha qui avait élu domicile dans ma tête.

- Dans ce cas, c'est réglé, s'amusa Varian. Cyridan, je vous souhaite bon courage. Essayez de me la ramener en vie, Lor'themar risquerait de terriblement nous en vouloir si elle était tuée avant qu'il n'ait lui même eu le temps de lui régler son compte. Neltareth, à ce propos... restez prudente. Il était vraiment furieux, alors n'acceptez pas de verre de la part d'un inconnu, vérifiez votre armure avant de l'enfiler et surveillez vos arrières. Un accident est si vite arrivé.

Pour le coup, ces charmantes recommandations captivèrent mon groupe de soldats. L'incident n'avait sans doute pas encore filtré, et ils devaient se demander ce que j'avais bien pu faire pour m'attirer la rancune de l'elfe de sang. J'étais prête à parier que, dès le lendemain, la rumeur aurait enflé au point que l'un des participants de la réunion stratégique finirait par cracher le morceau. J'avais hâte d'y être.

J'en connaissais un qui allait payer l'affront qu'il m'avait fait. Très cher. Bien fait pour lui. Je n'avais pas espéré qu'il se jette dans mes bras, évidemment, mais j'aurais aimé qu'il ait la décence de me reconnaître, de m'accueillir en amie.

- Je suis toujours prudente.

Avec un brin de cynisme, j'ajoutais :

- Le seul jour où j'ai oublié de l'être, j'ai eu l'immense déplaisir de sentir Deuillegivre se glisser entre mes côtes. C'est le genre de leçon qui ne s'oublie pas.

Le roi secoua la tête et s'éloigna, me laissant faire connaissance avec mes troupes.

- Bien. Que les choses soient claires. Vous n'avez aucune envie de devoir entrer dans cette Citadelle avec moi pour seul guide. Je n'en ai pas plus envie que vous. Considérons donc que tout le monde souffrira en silence de cette terrible nécessité, parce que c'est le plan et qu'il n'est pas prévu que ce plan change. Des questions ?

Une gnome démoniste aux ridicules couettes roses demanda :

- En quoi consiste notre mission, exactement ?

- La version simple ? Demain, aux aurores, notre armée attaquera la Citadelle de Glace. Profitant de cette diversion, on rentre dedans, on trouve Arthas et on le tue.

Je ne pouvais m'empêcher de sourire face à mon propre optimisme. Si seulement les choses étaient aussi simples... Cyridan prit les choses en main :

- Soyez prêts à l'aube. Pensez à emporter des potions, de la nourriture, les composants nécessaires à vos sortilèges et tout votre arsenal de choses coupantes, tranchantes, brûlantes, acérées, aiguisées et pointues. Nous DEVONS le vaincre.

Son discours ne sembla pas enthousiasmer les foules.

Je haussais les épaules, me faisant la remarque que mon optimisme ravageur suffirait à peine à compenser le défaitisme alarmant que dégageait le groupe. Je lançais :

- Puisque tout est clair, bonne nuit tout le monde.

Une barbe rousse s'agita, sous laquelle un observateur vigilant aurait pu distinguer un nain. La barbe protesta, d'une voix rendue inintelligible par les effets ravageurs de la bière brune qui faisait la renommée de son peuple :

- Et shi t'étais même pas une shervante du roi Varian mais toujours fidèle à Arthashh ? Et shi sh'était un piège de la liche... hips !

J'admirais la capacité qu'il avait à tenir un raisonnement logique dans l'état d'ébriété dans lequel il était. Cette éponge à bière devait respirer les brumes de l'alcool depuis sa plus tendre enfance, il avait sans doute fini par s'y habituer.

- Si c'était ainsi, je suppose qu'il ne vous resterait qu'à supplier vos dieux et déesses de sauver vos existences quand vous le saurez. Parce que ce sera trop tard.

J'avais pris un malin plaisir à glisser autant de « ss » que possible dans ma phrase, pour contraster avec les affligeants « sh » du nain. C'était mesquin, mais ça me faisait du bien. Je tournais les talons sans me retourner.

Demain. Demain, j'affronterais la seule personne capable de faire de moi une pauvre loque tremblante et soumise. Autant dire que le sommeil ne viendrait pas facilement. Si tant est qu'il vienne. Alors, mieux valait me coucher le plus tôt possible dans la pitoyable tente que l'on m'avait assignée.
Traqueur ronronna en se couchant à mes cotés et je n'avais pas le courage de le repousser. Dehors, la neige tombait en silence et étouffait les bruits ambiants. J'étais entourée de deux armées titanesques, mais j'aurais pu me croire seule au monde dans ce désert glacé qu'était la Couronne de Glace. Je passais un bras autour du cou de mon loup et me serrait contre sa chaude fourrure. Je soufflais :

- Tu me croirais, si je te disais que j'ai peur ? Il sait que nous sommes là. Il sait que je vais venir, il m'attend. J'entends son appel... toi aussi, n'est-ce pas ?

Les yeux de mon compagnon étincelèrent. Comment aurait-il réussi à ne pas l'entendre ? J'avais l'impression que le vent hurlait mon nom au dehors.
Et il y avait pire. Je n'ignorais pas que je serais perdante quoi qu'il arrive. Le roi des humains... il n'était pas aussi subtil qu'il ne le croyait. S'il pensait que j'ignorais le sort qu'il me réservait, il était borné. Un accident est si vite arrivé, hein ? Il disposait maintenant d'une vingtaine de témoins prêts à affirmer qu'il m'avait prévenue que je courrais un danger. Qui irait le soupçonner, quand on retrouverait mon corps ? On se tournerait vers Lor'themar. Et le Kirin Tor, Shade et Rhonin, étoufferaient l'affaire comme l'avait été celle de Safer. Parce que j'étais une épine dans son pied.

- Traq' je sais ce qu'on va faire. Si le Roi-Liche devait tomber... ce sera un sacré coup de tonnerre. Combien de temps crois-tu qu'il leur faudra pour s'apercevoir que nous ne sommes plus là ? On se fera la malle le plus vite possible. Ils ne nous retrouveront jamais. Jamais. J'ai toujours rêvé de visiter l'Outreterre. Nagrand est un endroit super, un terrain de chasse parfait. On y vivra en paix. Juste tous les deux.

Je m'endormais en songeant à notre vie future, aux grandes plaines qui bordaient le lac Chanteciel, aux eaux cristallines. On s'en sortirait. C'était désormais ma certitude la plus profonde.

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La journée du lendemain commença mal. Une demi-heure avant l'assaut, Cyridan fit irruption dans ma tente, les cheveux en bataille, l'air au bord de la panique.

- Raznek a disparu !

J'étais réveillée depuis longtemps mais son message peina à traverser les brumes de mon esprit. Je haussais un sourcil circonspect et demandais :

- Ah... et c'est qui, Raznek ?

S'apercevant brusquement que j'étais occupée à me débattre avec mon haubert dont les courroies ne s'ajustaient pas, l'elfe de la nuit me dévisagea ébahi.

- Les hommes ayant un minimum de manières détournent les yeux lorsqu'ils sont confrontés à ce genre de situation, raillais-je. C'est généralement ce qu'on attend d'eux. Eh bien, quoi ? Tu t'attendais à quoi ?

Il se retourna brusquement et je voyais ses longues oreilles rougir jusqu'aux pointes :

- Vous... tu... enfin, tu as une cicatrice. Je veux dire que...

- Le mieux serait que tu te taises, tu as l'air complètement idiot. Évidemment que j'ai une marque. C'est ce qui arrive généralement quand on est tué par une épée. Maintenant que tu as constaté que j'étais bien une femme, bel et bien un ancien chevalier et tout à fait morte, puis-je savoir qui est Raznek ?

- Ahhhh, lui, oui, bien sûr. Le nain qui t'as agressée hier.

Mes propres oreilles frémirent alors que je tentais de contenir mon hilarité. La seule personne ayant été agressée, c'était Cyridan lui-même quand j'avais tenté de lui fracasser le nez. Mais peu importe. Je voyais de qui il voulait parler. Un soupir d'aise m'échappa quand la sangle rebelle se fixa enfin à la place qui lui revenait. J'enfilais mes bottes et surprenait un oeil expert courir dans mon dos :

- Je ne me souviens pas de t'avoir permis de te retourner. Mes pieds sont du domaine du privé. C'est comme ça qu'on vous élève à Darnassus ?
Un soldat de Hurlevent entra soudainement dans ce qui me servait de tente, et sembla soulagé d'y trouver le voleur. Traqueur gronda sourdement.

- Cyridan, on l'a trouvé !

Je pointais ma lame dans sa direction et hurlais, ma patience ayant atteint ses limites :

- Sortez d'ici TOUT DE SUITE ! Tous les deux ! Dehors, dehors, ou je ne réponds plus de rien ! Ce n'est pas un satané salon de réunion ici ! Il y a une jeune femme prude, pure et innocente qui aimerait terminer de s'habiller en paix ! EN PAIX !

Ils eurent le bon sens d'obéir immédiatement. Mon ouïe hors norme parvint tout de même à surprendre les quelques mots de Cyridan, lorsqu'il sortit :

- Pure et innocente... C'est ça, et moi, je suis le Grand-père Hiver.

Au bout de quelques minutes, je me décidais à les rejoindre. Ils avaient vraiment retrouvé le fameux Raznek. Sous une table, plongé dans un profond coma éthylique. Il arborait le sourire des bienheureux qui avaient bu plus que de raison. Et qui se réveilleraient avec une douzaine de forgerons enthousiastes sous le crâne.

Mais, étrangement, bien des buveurs préféraient oublier cette conséquence là. Cyridan jura atrocement, un juron magnifique qui ne faisait pas partie de mon vocabulaire, pourtant très développé et imagé dans ce domaine. Je me promis de le ressortir à l'occasion.

- Qu'est-ce qu'on va faire ? On avait besoin de lui ! On ne trouvera jamais personne pour le remplacer. C'est de ta faute, Neltareth ! As-tu la moindre idée de la galère que c'est pour trouver des gens prêts à s'aventurer dans la Citadelle de la Couronne de Glace avec un chevalier de la mort ?
Je contenais une très forte envie de le frapper. Ma faute ? Il pouvait y aller sans moi, s'il le voulait. Moi, je ne l'en empêcherais pas. C'est à ce moment que Varian débarqua, sans doute attiré par un certain talent pour détecter les catastrophes. La nouvelle le mit hors de lui et il se précipita vers la tente de l'état major en marmonnant :

- Magni aura de mes nouvelles ! Ne peut-il pas empêcher ses soldats de boire ne serait-ce que pour un soir ?! Laissez ce tonneau imbibé cuver sa bière. Neltareth ! Avec moi.

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Quelques minutes avant l'assaut et le départ de mon commando, une silhouette sombre se joignit à mon groupe. Je hoquetais en la reconnaissant :

- Dame ! Vous ne pouvez pas... Vous devez mener votre peuple au combat.

Les yeux rouges de Sylvanas luisirent dans l'obscurité de sa capuche et elle siffla :

- Vous ne serez pas la seule à avoir votre vengeance, jeune fille. Vous et moi avons un passé étrangement semblable. Il serait injuste que je ne puisse pas le lui faire payer, moi aussi. Vous n'êtes pas la seule à le haïr, vous savez.

Je hochais la tête sans protester. Elle avait raison, bien sûr. Deux elfes de sang, vaincues au combat. Ressuscitées. Une banshee et un chevalier échappant à une volonté froide et impitoyable. De retour pour se venger. Coïncidence, hein ?
Quand j'étais certaine que l'attaque avait commencé au niveau de la porte principale et que les troupes d'Arthas avaient une bonne raison de regarder ailleurs, j'introduisais mon équipe dans la Citadelle par une porte dérobée. Tant de fois je l'avais franchie pour annoncer au Maître une nouvelle victoire... Mais je n'étais plus la bienvenue ici.

- Nous sommes dans une fissure de la glace qui longe un des couloirs principaux. Faites le moins de bruit possible. Ces passages secrets sont loin d'être déserts.

Nous progressions lentement et je pouvais entendre, au loin, les échos de la bataille qui se déroulait dehors. Traqueur n'appréciait pas d'être entouré par toute cette glace, et sa nervosité déteignait sur moi. Je finissais par l'envoyer en éclaireur.

Nous n'avions parcouru qu'une centaine de mètres quand il revint, les yeux brûlants d'un sombre avertissement. Je me retournais vers mon commando, légèrement inquiète. Je me demandais comment j'allais leur expliquer qu'il était fort probable que nous ayons déjà foiré la mission.

Quelqu'un venait vers nous. Sylvanas s'impatienta :

- Qu'est-ce qu'il a vu ?!
- Un chevalier vient droit sur nous, avouais-je. Si nous le tuons, le Roi-Liche le saura aussitôt et l'alerte sera sonnée.

Je réfléchissais un bref instant avant de sourire largement :

- Je sais ce qu'on va faire. Vous allez tous prendre un air idiot, un peu comme la gnome, là, et me suivre comme si vous n'étiez plus maîtres de vous-mêmes.

Cyridan refusa net. Ses prétendues responsabilités devaient lui monter à la tête :

- Ça ressemble furieusement à l'un de ces coups fourrés dont on m'a ordonnés de me méfier. Qu'est-ce que tu vas faire, exactement ? Essaie d'être convaincante.
- A partir de maintenant, exigeais-je, mortellement sérieuse, vous êtes mes prisonniers. Vous êtes les meilleurs éléments que nous avons pu capturer. Un de nos nécromanciens vous a rendu inoffensifs. Et, je vous conduis au Roi-Liche afin qu'il se serve de Deuillegivre pour vous transformer en chevaliers.

Un concert de protestations résonna mais je les réduisais au silence.

- C'est le seul plan que vous ayez ! C'est ça, ou bien on y passe. Vous choisissez.

Notre reprenions notre marche. J'étais maintenant suivie par une colonne de soldats à l'air abattu, imitant au mieux l'attitude de prisonniers dociles.
Nous pouvions tous entendre les bruits de pas de la personne qui arrivait ; il ne faisait vraiment rien pour être discret. Un sombre pressentiment m'envahit. Il n'y avait qu'une personne pour marcher en faisant tant de bruit. Une personne qui ne craignait pas de faire de mauvaise rencontre, car il incarnait lui-même la mauvaise rencontre. Saurcroc.

Un frisson d'effroi me remonta le long du dos. Il saurait. Dans quelques secondes, il serait sur nous, et il verrait bien que mes prisonniers avaient gardé leur libre-arbitre. Je ne pouvais prétendre duper un chevalier aussi puissant et ancien. En revanche, il y avait un autre moyen de lui faire avaler mon histoire. Un moyen... déplaisant. A quelques mètres de nous, le couloir virait et, déjà, une ombre s'y profilait. Je devais agir. Vite. Je lançais un regard désolé à mon groupe.

Ma lame runique émit une faible lueur azurée au moment où je libérais mon pouvoir, déployant un Gel de l'esprit sur mes alliés. Je me voyais contrainte de lire dans leurs yeux la surprise, la souffrance, la terreur que je leur infligeais. Le regard de Cyridan fut le plus douloureux, car j'y discernais d'abord la stupéfaction face à ma trahison, puis la haine. Puis plus rien. J'en avais fait d'impuissants serviteurs.

Saurcroc avançait vers moi et ses yeux s'agrandirent en me reconnaissant :

- Neltareth ? J'avais cru comprendre que tu n'étais plus des nôtres.
- Et ça, râlais-je en désignant ma petite procession, c'est un cadeau pour ma grand-mère, à ton avis ? J'ai effectivement prétendu avoir trahi, mais c'était ma mission.

Le chevalier haussa les épaules, moyennement convaincu :

- Ce n'est pas les informations que l'on m'a données.

Avec une méchanceté mordante, je sifflais, un doigt dominateur posé sur son torse :

- C'était une mission secrète. Tu crois vraiment qu'il allait le crier sur tous les toits ? S'il ne t'estime pas assez important pour te mettre au courant, c'est pas de ma faute !

Une pression désagréable se manifesta au fin fond de ma conscience. Mon commando semblait m'avoir entendue et tentait d'échapper à mon contrôle. Mon mensonge était si admirable qu'il les avait convaincus. Il semblait aussi avoir convaincu (et vexé) Saurcroc. Il inspecta ma colonne de prisonniers et s'enquit :

- Ils sont là pour quoi ? Oh, seigneur Liche ! C'est Sylvanas, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est le petit plus inattendu. Je pense que le maître sera ravi de la reprendre.
- Incroyable, je n'aurais pas pensé qu'il soir possible de la prendre vivante, enfin pour autant qu'on puisse dire qu'elle vit. Et, tout ce petit monde, il va en faire quoi ?

Je mimais, d'un geste éloquent, une lame plonger sous mes côtes. Saurcroc sourit.

- De nouvelles recrues alors. C'est... une excellente nouvelle.

Il passa la main sur la joue d'une humaine paladine qui nous accompagnait et je raffermissais mon contrôle sur elle pour la contraindre à supporter ce contact.

- Saurcroc, je suis pressée. Enfin, pas moi, mais Lui...
- Compris, princesse. Pas de souci, je vous accompagne.

Je ne pouvais m'empêcher de lever les yeux au ciel : ce surnom me collait à la peau depuis mon arrivée chez les serviteurs du Fléau. Sans doute découlait-il de mon ancienne proximité avec Lor'themar. A la cour, on avait longtemps murmuré parmi les nobles qu'il m'épouserait et que je serais la future régente... Jusqu'à mon... accident, bien sûr. Saurcroc fit demi-tour, sans même s'assurer que je le suivais. Il n'avait pas l'habitude d'être défié. Il s'enquit innocemment :

- Tu es au courant qu'un groupe est parvenu à entrer dans la Citadelle ? Ils sont en train de combattre Gargamoelle... Ils ne sont rien !
- Eh, bien, admettais-je, ils ne risquent pas d'aller bien loin, alors. Personne ne peut tuer Garga. Ne me dit pas que leur présence t'inquiète ? Ils sont déjà comme morts.

Et c'est bien pour ça que le véritable groupe d'assaut se dirige droit sur Arthas en ta propre compagnie, ajoutais-je mentalement.

- Je ne vois pas pourquoi je devrais être inquiet, s'amusa Saurcroc. Si, par un pur hasard, ils venaient à vaincre Gargamoelle, le Roi-Liche m'enverra moi-même régler leur compte. Et puis, l'inquiétude n'est qu'un sentiment... tu n'ignores pas que nous en sommes dépourvus, Neltareth.

Les esprits de mes compagnons s'agitaient au plus profond de ma raison et cette sensation m'horripilait. Ne pouvaient-ils donc pas se tenir tranquilles ? Bien sûr, ils devaient être persuadés que je les conduisais à une mort certaine, mais tout de même... ce n'était pas une raison pour en faire tout un plat. Si la peur évitait le danger, depuis le temps, ça se saurait. La seule qui semblait faire preuve d'un minimum de sang-froid était Sylvanas, et sa colère glacée frappait mes barrières mentales sans répit, pour tenter de briser mon sort. Je me souvenais avoir ri à l'idée que Raznek se réveillerait avec des forgerons dans le crâne. L'ironie de la situation me frappa. Je m'empêchais, de justesse, de glousser.
Je sentais l'atmosphère se faire plus froide et oppressante alors que nous approchions du Trône de Glace. Une fine couche de givre s'était déposée sur le poil de Traqueur et la peau de l'humaine paladine qui me suivait sagement avait prit une teinte bleutée. J'espérais qu'aucun de mes soldats ne mourrait de froid avant que nous soyons arrivés. Pour ma part, j'avais perdu la capacité de souffrir de la température il y a bien longtemps. Je la ressentais toujours, mais elle n'influait plus sur mon organisme. Dans un lieu tel que la Couronne de Glace, c'était un avantage non négligeable.
Une pensée insidieuse rôdait à la surface de ma conscience.

La magie maléfique du trône de Glace me perturbait et toutes sortes d'idées morbides s'imposaient à moi. J'apportais au Maître un cadeau considérable. Il m'avait ordonné de revenir, et c'était exactement ce que j'étais en train de faire. Je savais qu'il me pardonnerait. Il me ferait payer ma trahison très cher, mais la douleur ne m'effrayait pas. Quelques bleus ne représentaient rien, pas plus que quelques morceaux de chair en moins. Et ensuite tout redeviendrait comme avant. Simple. Combattre, tuer, torturer, rien de plus.
Plus de doutes. Plus de morale. Plus de sentiments.

Et je n'avais qu'à lui livrer mes hommes. Ils étaient impuissants. Varian et les autres seraient repoussés, personne n'en saurait jamais rien.
C'était tellement facile. Presque trop. Mais, maintenant tout était clair, et je savais ce qu'il me restait à faire.
Je me demandais depuis combien de temps j'avais pris ma décision.
Nous n'étions plus qu'à quelques pas du Trône de Glace. Je devais agir. Maintenant, ou bien il serait trop tard. Dès l'instant où nous nous présenterions devant lui, Arthas annulerait mon Gel de l'esprit et le remplacerait par son Étau de glace. Et ce serait fini. Mais libérer mes soldats, c'était prendre le risque que Saurcroc découvre que je jouais double-jeu.

Je relâchais mon sort lentement, jusqu'à ce qu'il soit si ténu qu'une simple poussée mentale leur suffirait pour se libérer. J'adressais une brève prière à tous les dieux que je connaissais pour que mon commando comprenne ce que je faisais. Qu'un seul d'entre eux se libère trop tôt, animé par la rage que ma prétendue trahison avait fait naître en lui, et tout serait perdu. Par chance, ils ne tentèrent rien.

Soudainement, je titubais et me raccrochais à notre guide :
- Saurcroc. Il est tombé. Oh, Seigneur Liche, il est tombé. Tu dois les arrêter !
- Qui, rugit-il, qui est tombé ? Peste et choléra, tu as raison ! Ils ont eu Garga !

L'anéantissement de la créature morte-vivante nous affectait comme si nous y étions reliés. L'un des avantages du Fléau... Saurcroc hésita un moment et m'informa :
- Je dois y aller. Je leur bloquerais le passage. Bonne chance avec le Maître.

Les martèlements réguliers de ses lourdes bottes résonnaient encore quand je pénétrais dans la salle du Trône.
Mon commando reprit possession de son libre-arbitre comme un seul homme. Mais Arthas ne semblait pas décidé à nous attaquer de suite. Il nous observait, avachi sur son siège de Glace, comme on observe des insectes insignifiants se promener sur la table avant de les écraser. Il me dédia un sourire moqueur :
- Neltareth, déjà de retour ? Je pensais que tu me résisterais un peu plus longtemps. C'est un présent hors du commun que tu m'apportes là. Sylvanas, hein ? Tu es revenue pour me servir, toi aussi, ma chère petite banshee ?

Les yeux rouges de la dame de Lordaeron irradiaient sa colère :
- Je suis venue achever ce que j'ai commencé il y a bien longtemps. Priver de toute vie cet immense cadavre corrompu que tu as l'audace d'appeler ton corps. Mais tous ces mots sont peut-être un peu compliqués pour toi, prince Arthas. Alors, je ferai simple : je suis venue te regarder mourir.
- C'était ma réplique, ça, protestais-je.
- Eh bien, il fallait la réserver plus tôt, princesse, ricana Sylvanas.

Le Roi-Liche éclata d'un rire froid en se levant et en tirant Deuillegivre :
- Allons, ne sont-elles pas adorables, mes deux valkyries vengeresses ? Et vous autres, vous ne dites rien ? Vous croyez aussi que vous pouvez me tuer ?

Dans un élan de stupidité remarquable, Cyridan se plaça devant moi :
- Battez-vous, lâche, plutôt que de jouer à les tourmenter ! Vous n'exercez plus aucun pouvoir sur elles ! Si vous tentez quoi que ce soit, je...

L'intérêt d'Arthas pour l'elfe de la nuit sembla augmenter.
- Toi, misérable larve, tu veux m'empêcher de m'amuser avec mes jouets ? Je vais te faire une confession. Si Sylvanas est effectivement hors de ma portée, ce n'est pas le cas de tout le monde ici. Maintenant, sois sage et laisse-moi parler. Je n'aurais aucun scrupule à devoir la forcer à te faire du mal. Elle détesterais.

Pour appuyer son propos, il laissa son pouvoir s'échapper et je tombais à genoux avec un hoquet de stupeur. Avant même d'avoir réalisé ce que je faisais, j'avais dégainé ma lame et m'étais relevée. Elle ne s'arrêta qu'à quelques millimètres de la gorge du voleur, et seulement parce qu'Il l'avait bien voulu. Cyridan poussa un cri de rage et se jeta sur la liche, ses deux dagues empoisonnées prêtes à donner la mort. C'était terriblement romantique, mais surtout totalement stupide.

Un hurlement perçant me déchira les tympans quand Deuillegivre lacéra le torse de l'elfe de la nuit. La paladine bondit pour le soigner et je l'entendais hurler :
- Vous attendez quoi ?! Battez-vous, au nom de la Lumière !

La mêlée qui s'en suivit reste encore floue dans ma mémoire. Arthas enferma l'un des nôtres dans une gangue de glace. Je me souvenais que Varian avait beaucoup insisté pour que cet homme, Tirion, si je me souvenais bien, nous accompagne. Probablement quelqu'un d'important, mais il m'était inconnu. De nombreux morts-vivants répondirent à l'appel de leur Maître pour se ruer sur nous. La magie du Roi-Liche faisait des ravages dans nos rangs. Un tauren chasseur tomba, pour se relever aussitôt, désormais animé d'une terrible rage de vaincre et de nous massacrer jusqu'au dernier. J'apercevais une magicienne lancer ses projectiles des arcanes sur Sylvanas et la panique m'envahit : pourquoi mes alliés s'entre-tuaient-ils ? Lorsque la banshee me bousculait pour détruire une étrange sphère de glace, je comprenais que la mage n'avait abattu qu'une copie maléfique de la Dame des Réprouvés.

Les sorts de soin pleuvaient méthodiquement sur les blessés, mais je voyais bien que la paladine et le prêtre commençaient à fatiguer. Leurs réserves de mana s'épuisaient.

La plate forme sur laquelle nous nous trouvions s'écroula quand Arthas l'effleura de sa lame et je voyais la gnome démoniste disparaître dans le gouffre qui s'était ouvert sous ses pieds. Nous étions en train de perdre, c'était indéniable. Mais nous n'étions pas les seuls à faiblir. Le Roi-Liche, lui aussi, perdait de son sang gris-bleu par d'innombrables blessures. Entre deux parades, il arracha négligemment une de mes flèches qui lui était resté plantée dans l'épaule.

J'adressais un regard désespéré au chaman draeneï qui se battait à mes cotés :
- On ne va pas y arriver !

Submergés, nos soigneurs n'arrivaient plus à trouver le temps de guérir le guerrier qui s'efforçait d'empêcher notre ennemi d'attaquer les plus fragiles d'entre nous. Avec un cri d'effroi, je le vis s'effondrer. Un ours - dont je saluerai plus tard la présence d'esprit- bondit par dessus mon épaule et remplaça le guerrier dans son rôle protecteur. Le chaman éclata d'un rire hystérique :
- Il nous reste une chance, les gens comme moi sont pleins de ressources.

Une vague revigorante s'échappa de sa main gauche pour tremper le druide, pansant ses plaies, tandis que de la droite il appelait à l'aide le pouvoir des éléments.

Son sort infiltra dans mes membres tétanisés une force nouvelle. Brusquement, je me sentais plus forte, plus rapide... Je constatais que tous les survivants du groupe avaient ressenti cette puissance temporaire qui affluait dans leurs veines. La lueur d'espoir qui s'était allumée dans nos yeux n'échappa pas à Arthas.
- Quand j'en aurai fini avec vous, vous crierez grâce, et je vous la refuserai. Vos cris d'agonie seront un hymne à ma puissance illimitée...

Répondant à l'appel de son maître, une val'kyr fondit sur nous, m'emportant avec elle dans les airs. Je lâchais un cri de surprise avant d'enfoncer ma lame runique dans sa chair. Elle poussa un cri terrible et me laissa tomber, ma chute heureusement ralentie par un troll mage qui avait remarqué l'imminence de mon atterrissage voué à l'échec. J'essuyais rageusement le sang pâle de la créature qui avait coulé sur mon front et remerciais le troll d'un hochement de tête. Mais le Roi-Liche s'était lassé de ce combat. Enfin, je réalisais qu'il n'avait fait que jouer avec nous, qu'il n'avait fait que semblant de se défendre jusque-là. Et quand il vit que j'avais compris, son sourire cruel et froid s'élargit, tendant sa peau grise sur son visage osseux que je haïssais tant.

- Je vais te laisser en vie, que tu sois témoin de la fin, Fordring. Je ne voudrais pas priver le plus grand héros de la Lumière du spectacle de ce misérable monde refaçonné à mon image, clama-t-il en levant Deuillegivre.

Quoi ?! Ce Tirion resterait en vie et pas moi ? Que pouvait-il y avoir entre eux ? Qu'avait-il que je n'avais pas ? Je secouais la tête pour me ressaisir. N'avais-je pas répété maintes fois que je préférerai mourir plutôt que de le servir à nouveau ? Mon souhait allait être exaucé, visiblement. Deuillegivre lança ses tentacules de pouvoir dans notre direction et nous hurlâmes à l'unisson quand ils nous frappèrent. Elle volait nos âmes et je ne pouvais que la regarder faire, impuissante. C'était la deuxième fois que la lame m'arrachait à mon corps, mais la douleur n'en était pas moins insoutenable qu'elle l'avait été, ce jour lointain de ma première mort. Lentement aspirée, je me griffais la gorge, effondrée au sol, bien consciente de l'amusement brillant dans les prunelles d'Arthas qui s'était penché sur moi. Ce monstre se repaissait de notre souffrance.

Je voyais, comme dans un rêve, Tirion se libérer de sa prison de glace. Puis plus rien. Le noir total. Le froid. Un froid paralysant. Et, pensée obsédante, une certitude : j'étais morte. Pour de bon. Cette fois, il ne me ramènerait pas et je savais que j'aurais dû me réjouir à cette idée, mais j'en étais incapable.

Pourquoi la douleur ne se taisait-elle pas ? Je ressentais la présence de milliers d'âmes enfermées dans l'épée et nous partagions tous le même tourment, amplifiant chacun celui des autres, bien involontairement. Ainsi, c'était cela qu'avaient subi -que subissaient toujours- tous ceux qu'il avait tué. Une torture infinie, infâme, sans possibilité de connaître un jour le repos d'une mort véritable.
Enchaînée dans l'arme du Roi-Liche, je m'abandonnais au désespoir.

Quelque chose changea en Deuillegivre. Elle se brisait, nous infligeant un supplice atroce. Je me roulais en boule, pour autant qu'une âme puisse se rouler en boule et gémissais doucement. Que se passait-il, encore ? Je me décidais à rouvrir les yeux.
J'avais dû échapper à Deuillegivre, car je flottais au-dessus de mon corps, spectre évanescent. Je grimaçais en remarquant l'expression de terreur figée sur le visage de mon cadavre. Puis, je tournais ma tête fantomatique vers Arthas. Tirion Fordring le tenait en respect et je devinais qu'il avait lui même détruit la lame runique de la Liche.

Un esprit se tenait à ses cotés, une couronne sur la tête, fixant Arthas avec dans les yeux une infinie pitié. Puis l'esprit fit une chose totalement inattendue. Il leva une main lumineuse vers le ciel. Son éclat m'attirait, réconfortant, si doux et si chaud... La lumière me repoussa délicatement et me força avec bienveillance à réintégrer mon corps. Je résistais farouchement. Je ne voulais pas y retourner. Ce monde était un monde mauvais, un monde de tristesse. Il n'y avait qu'à voir ce corps brisé d'elfe de sang qui avait été le mien, qui avait connu par deux fois une mort pénible. Je voulais partir, aller en paix vers la Lumière. Il m'en empêcha et m'ancra profondément au fond de cette morte, qui cessa de l'être au moment où j'acceptais de vivre. Mon coeur redémarra, à un rythme d'abord saccadé puis à nouveau régulier. Tirion m'ordonna sèchement de me relever :
- Il est affaibli ! Si nous ne le tuons pas maintenant, il sera trop tard !

Un bref regard circulaire me permit de m'assurer que tout le groupe avait été ressuscité. Nous étions trop stupéfaits pour agir, choqués par notre court séjour dans l'épée, qui gisait au sol, en plusieurs morceaux. Mais le regard compatissant de Terenas, ce spectre qui nous avait littéralement arraché des griffes de la mort, m'incita à bouger. Je me précipitais vers Sylvanas pour l'aider à se relever et échangeais avec elle un coup d'oeil qui recelait plus d'émotion que nous n'en avions, à nous deux, jamais ressenti. Il était faible, blessé, désarmé. Nous étions deux. Le désir de vengeance brûlait au plus profond de nous. Nous ne connaissions pas la pitié. Nous n'étions plus qu'une. Une seule voix, cruelle et joyeuse. Les mêmes mots s'échappèrent d'entre nos lèvres qui souriaient :
- Maître, le moment est venu. Ressens-tu cette peur que tu aimais à inspirer ? Non, pas encore, nous le voyons bien... Mais le temps viendra, sois-en sûr.

Je me glissais derrière lui, l'immobilisant en plaquant ma lame contre sa gorge. Sylvanas posa la sienne sur son coeur et nous susurrions :
- Biiiien, là, c'est mieux. Sens-tu la panique t'envahir ? Ta terreur nous est douce, Arthas, et ta mort le sera plus encore. Il est temps pour toi de payer.
- Impossible, lâcha-t-il dans un souffle.

Nos yeux étincelèrent, brillants d'un plaisir que l'on ne contenait plus :
- Regarde-nous une dernière fois, prince. Tu as créé les instruments de ta propre chute et maintenant, nous savons que tu le regrettes. Nous sommes nées de ta main, tu es mort de la nôtre. Quelle délicieuse ironie. Adieu, donc, cher Maître.

Nos deux lames s'enfoncèrent ensemble, au même moment. Notre vengeance implacable, enfin, nous l'avions. Quand Arthas expira, nos visages exprimaient la même joie féroce. Terenas s'accroupit près de son fils et lui parla tout bas. Nous nous étions éloignées, trop pour pouvoir entendre ses paroles, mais la même grimace de mépris nous fronça les sourcils. Le vieux fantôme avait pardonné. Il était des choses que nous ne pouvions pas comprendre et cela en faisait partie.

Lentement, soutenant nos blessés, nous reprîmes le chemin de la sortie de la Citadelle, laissant Tirion derrière nous. Il avait encore des choses à faire en ces lieux, nous expliqua-t-il. Nous n'allions pas protester. Contrairement à nous, il savait ce qu'il faisait.

Tout au long de notre marche, j'entendais résonner dans ma tête la même phrase. La seule que j'avais comprise du dialogue entre Terenas et Arthas. Rien que quelques mots, mais qui vibreraient en moi pour toujours. Je ne vois... que les ténèbres... qui m'entourent... N'était-ce pas la plus agréable confidence qu'il ait pu nous faire, bien qu'involontairement ?

Traqueur me rappela son existence d'un grognement rauque. Son air insistant me fit enfin réagir. Par tous les Dieux ! Nous avions un plan, que j'avais presque oublié. Nous devions fuir, avant que Varian ne nous mette la main dessus. Ou Lor'themar. Ou peu importe. J'observais discrètement le mage : est-ce qu'il accepterait de nous faire un portail pour Shattrath ?

A ce moment, Cyridan trébucha et se raccrocha à moi. Malgré, sa résurrection, il était toujours très faible, étant mort bien avant nous. Juste pour nous défendre, Sylvanas et moi. Surtout moi. Les amis faisaient cela. Jamais je n'avais été prête à mourir pour quelqu'un d'autre. Avant. Maintenant, je n'étais plus sûre de ça.

Finalement, je ne leur faussais pas compagnie. Parce que j'avais vu la douleur de l'elfe quand il avait pensé que l'avais trahi. Et parce que je ne voulais plus jamais voir cela dans ses yeux. Et tant pis pour Varian. J'allais me débarrasser de sa puce, qu'il le veuille ou non. Et vivre ma vie.

La maison ne payait pas de mine. Quelque peu décrépie, légèrement humide... Mais nous ne comptions pas y vivre toute l'année, de toute façon. Et puis, tous les habitants de Brill avaient promis de nous aider à la restaurer. Ces gens avaient le coeur sur la main... et pas toujours seulement au sens figuré.

C'était Sylvanas qui nous avait offert cette petite bâtisse, au beau milieu des Clairières de Tirisfal. En tant que diplomates, Cyridan et moi logions souvent dans les capitales tant de la Horde que de l'Alliance, mais nous appréciions le cadeau de la banshee. Avoir un chez-nous nous ravissait. D'autant que mon ventre, depuis quelques temps, gonflait singulièrement. Je n'aurais pas cru cela possible, m'étant toujours considérée comme une morte-vivante, mais ces jumeaux (Velen me l'avait confessé, au milieu d'une négociation importante, j'en étais restée bouche-bée...) naîtraient bientôt.
Et ils avaient besoin d'un foyer. Alors, pourquoi pas Brill ? Ils auraient une gentille tante Sylvanas et un sympathique tonton Varian.

Eh oui, contre toute attente, le roi humain s'était... en quelque sorte attaché à moi. Assez pour nous avoir autorisés à nous unir dans la cathédrale de Hurlevent, Cyridan et moi. Mariés par un serviteur de la Lumière, et pas n'importe lequel : Tirion, qui était revenu vivant de la Citadelle de la Couronne de Glace, quelques heures seulement après nous.

Ainsi nous étions les bienvenus sur les terres de l'Alliance. Et Thrall, qui m'avait promis le rachat de mes crimes avait décidé qu'il en serait de même pour les territoires de la Horde.

Pour être vraiment honnête, ce n'est pas uniquement pour faire plaisir à Sylvanas que j'ai accepté la maisonnette à Brill. Certains soirs d'hiver, je m'aventure dans les ruines de Lordaeron. Il est là, toujours. Il me regarde, me sourit et je le remercie de m'avoir ramenée. Il n'erre pas comme certaines âmes en peine. Il veille sur son peuple, ces hommes et femmes qui sont devenus des morts-vivants. Ce grand spectre porte une couronne. Je l'admire. Parce que, décapité par son propre fils, il lui a pardonné. Un jour, peut-être, je serai aussi sage que lui. Et je serais capable de penser à Arthas sans le haïr. Oui, un jour, peut-être, qui sait ? Ou peut-être que non. Cela n'a plus d'importance.
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