Fanfiction World of Warcraft

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Exilée

Par Naka#587

Exilée

Saut dans le vide

Les naaru ne jouent pas aux dés

Bleu ciel

Tout se transforme

Par-delà les espaces infinis

Épilogue : Murmures

Je suis draenei. Dans notre langue, ce mot veut dire « exilé ». Mon peuple n'a pas choisi de s'appeler ainsi. Il n'a pas choisi de fuir. C'est ce que nous sommes, voilà tout.

J'ai passé la plus grande partie de ma vie dans ce vaisseau. À vrai dire, je n'ai qu'à peine vu l'extérieur. Nous apprenons à ne plus nous attacher aux choses ou aux lieux. Je suis née au milieu de ces cristaux, comme beaucoup des miens. Leur vibrance est pour nous comme une douce musique, un chant de sécurité qui nous fait l'effet d'un grand saut dans le vide lorsque nous marchons dans les terres étrangères, loin de leurs pulsations.

Car toute terre nous est étrangère.

Depuis petits, on nous raconte la légende d'un monde duquel nous serions originaires. Les Krokul, les Roués, parlent d'une époque avant le long voyage. Ils disent que nous vivions sur une planète, que notre peuple était grand... Trop grand. Qu'il a attiré l'attention de dieux, et que presque tous leur ont prêté allégeance.

Nous connaissons bien ces histoires. Ils semblent dire que c'est vrai, que ça s'est vraiment passé. Je ne sais pas. Cela semble si lointain. Comment vraiment savoir ? Et puis je ne sais pas si cela a de l'importance. Si vraiment nous étions devenus des démons au service de tragiques entités, alors je crois que je préfère ne pas me sentir lier à ces gens qui auraient vécu sur cette "Argus".

Il y a une partie de ces histoires cependant qui me fait m'interroger. Alors que tout espoir aurait été perdu, d'autres dieux se seraient manifestés et auraient alors sauvé certains de mon peuple, mais auraient laissé les autres sur la planète. Ils auraient fait monter mes ancêtres à bord de vaisseaux pour traverser le Néant. Ces dieux, ce sont les naaru.

Mes enseignements me l'ont appris ; les naaru nous ont apporté la Lumière. Ils nous ont donné le pouvoir de guérir, et de fuir encore. Chaque jour, je vois mon peuple se reconstruire un peu grâce à eux. Lentement, les fibres de Lumière dont ils nous baignent nous permettent d'avancer un peu plus. De survivre, sans endroit où aller. Pourtant, de ne jamais abandonner.

Quand je me promène parmi les couloirs calmes et les grandes salles de l'Exodar, je pense à notre futur. Je sais que nous garderons la foi en eux, quoi qu'il se passe. Nous l'avons déjà fait, sur Draenor. Notre refuge.

Quand nous avons débarqué, nous ne comprenions pas comment fonctionnait un monde. Pour la plupart d'entre nous, c'était la première fois que nous en voyions un. Il y avait tellement de vie, tellement de mouvement. Le bruit, partout. C'était quelque-chose d'indescriptible et de terrifiant.

Au début, je n'osais pas sortir du vaisseau. Nous étions nombreux dans ce cas. Mon peuple est brave, mais il faut comprendre que rien ne nous avait préparés à cela. Certains sont tombés très malades, d'autre sont devenus fous. Mais toujours, les naaru veillaient sur nous et nous aidaient à nous adapter à cet environnement. Ils nous ont permis de nous installer.

Plus tard, nous avons bâti des campements, puis ils se sont peu à peu transformés en villes. Nous avons connu les premiers contacts avec les races indigènes. Nous avons marchandé, prospéré. Nous grandissions.

Je suis devenue prêtresse. Offrant mon corps et ma foi pour guérir les miens. J'ai décidé de me livrer entièrement à la Lumière pour n'être plus que son outil et permettre ainsi à certain de trouver leur juste voie pour servir au mieux ce que nous construisions là-bas.

Sous la lumière protectrice des naaru, nous croyions à une vie qui nous avait été interdite depuis longtemps. Nous n'étions plus « Eredar », ceux qui sont les démons. Nous étions nés dans un nouveau monde où nous commencions notre histoire.

Mais vint encore une fois le temps de fuir. Nous avons dû remonter dans les vaisseaux pour repartir. Tout laisser derrière nous.

...

Je ne saurais expliquer quelle est la blessure qui atteint un peuple lorsqu'il abandonne ce qu'il croyait être sa maison. Vous pourriez voir les villes à feu et à sang, cela ne vous en donnerait même pas une idée. Draenor était pour nous une unique chance de devenir vraiment ce que j'appelle hypocritement un peuple depuis le début de mon récit. L'abandonner a été également abandonner l'idée de notre existence en tant qu'espèce. Nous n'étions plus.

Nous avons repris nos vies à bord du vaisseau, comme nous l'avions toujours fait. Mais même cela ne semblait plus nous être permis. Nous nous sommes crashés. Beaucoup sont morts. Quand nous sommes sortis, ici, en Azeroth, nous nous sommes fait traiter de démons. Les habitants de cette planète nous chassaient. Juste retour des choses, j'imagine. Il n'a pas été facile d'apaiser ces contacts, mais nous y sommes finalement parvenus.

Mais nous ne sortions plus pour autant. Nous ne voulions plus croire en une nouvelle vie. Ces pierres nous abriteraient pendant un temps. Et puis, nous nous éteindrions avec elles.

Bien sûr, ça ne s'est pas tout à fait passé ainsi. Certains sont tout de même sortis. Mais moi je m'y refuse. Je ne veux pas voir un second Draenor. Plus de refuge pour les miens.

Ici nous vivons dans la lumière des naaru. Je ne peux que me réjouir de pouvoir malgré tout, vivre une existence heureuse. Je pense de moins en moins au futur et me dévoue entièrement à eux. Je me sens redevable pour ce qu'ils ont fait pour nous. Ils nous ont sauvé et grâce à eux, je peux aujourd'hui songer à fonder une famille. Je leur dévoue ma vie, et celle de l'enfant que je porte.

Mais quand je passe près du Siège du naaru, parfois je me demande : pourquoi nous ont-ils sauvés ? Quand j'écoute les anciens raconter comment ils nous sont venus en aide, je ressens une reconnaissance infinie, mais je ne cesse de me poser des questions. D'où viennent-ils et pourquoi n'avoir sauvé qu'une partie d'entre nous ? Qu'est-ce qui nous différencie des Eredar laissés sur Argus ?

Je me sens honteuse de me poser ces questions. J'aimerais simplement ne plus m'inquiéter et me plonger tranquillement dans leur étreinte. Mais je crois que notre histoire nous a rendu naturellement craintifs, et que nous avons peut-être perdu juste trop de naïveté. Les légendes d'avant le long voyage sont floues et soulèvent surement une question qui n'a pas lieu d'être. Mais cette question tourne encore et encore dans ma tête. Je ne peux la faire taire...

Ces naaru sont-ils vraiment différents des dieux desquels ils nous auraient sauvés ?
L'Exodar s'est peu à peu vidé. Au début je ne voulais pas y croire, mais les couloirs déserts ont bien fini par me le faire admettre : les draeneï reprenaient leur refuge.

Une porte s'est ouverte il y a quelques mois. Je crois que c'est celle que les orcs construisaient sur Draenor. Elle menait ici. Certains l'ont traversé. Certains des miens. Quand je l'ai su, je n'ai pas voulu comprendre. Les nouvelles revenaient. C'était bien Draenor, on s'y battait pour la reprendre des mains des démons dirigés par un elfe d'Azeroth. Mais pourtant, j'avais entendu l'horrible craquement de mes propres oreilles, j'avais senti les tremblements battre mon corps. Notre nouveau monde avait été détruit... et maintenant certains prétendaient marcher dessus ?

Les semaines se succédèrent. Chacune amenait de nouveaux récits sur les événements qui étaient censés se dérouler là-bas. Et puis... il y eu ce dernier message. « Nous avons récupéré Draenor. Les draeneï ont à nouveau un monde. »

Ça a été l'agitation d'abord. Puis les gens se sont calmés et ont commencé à planifier des groupes pour faire le voyage jusqu'à la Porte. Ils ne réfléchissaient même pas, ne se posaient pas de questions. Et si c'était un piège ? Ils l'avaient vu comme moi, ce monde qu'ils imaginaient de l'autre côté de la Porte n'était plus. Mais l'espoir est quelque chose qui avait été oublié. Nous ne savions plus même quel goût il avait. Alors, ça, c'était du miel dans une bouche ne mâchant que poussière.

Je n'étais pas tout à fait seule à avoir des doutes. Seulement, la plupart de ces sceptiques finirent par constater qu'ils n'avaient plus rien à perdre. Mon mari était l'un d'eux. Il partit.

J'aurais sans doute dû renier jusqu'à son nom pour m'avoir abandonné alors que je portais son enfant, mais la vérité est que les choses sont plus compliquées que dans les romans. Il n'avait pas désiré cet enfant, et je crois que si j'avais réfléchi un peu, je n'en aurais pas voulu non plus. Nous étions un couple et la question ne se posait pas. Trop peu de draeneï persistaient pour que nos ressentis personnels n'aient leur place.

Il partit, comme tous les autres, laissant le vaisseau à l'abandon de quelques âmes attendant ici, sous les cliquetis résonnant des Krokul qui minaient sans jamais s'arrêter. Qui tapaient pour une raison que personne ne connaissait. Pour faire quelque chose afin de ne pas être plus rien.

Je n'ai plus pu le supporter. Quand un groupe des derniers habitants de l'Exodar est venu me demander si je voulais les suivre pour aller servir l'Aldor, j'ai acquiescé et nous sommes partis. Simplement.

Le voyage a été long et difficile, mais nous sommes finalement arrivés dans le désert puis au centre de celui-ci, devant la Porte.

J'étais terrifiée. Je ne crois pas que j'avais déjà vu quelque chose d'aussi laid et de si malsain. J'ai vu les autres devant moi s'y engouffrer, et est venu mon tour. Alors je n'ai plus eu peur et m'y suis coulée.

...

Je voudrais que mes yeux ne se soient plus jamais ouverts. J'avais enfin compris.

Le passage entre les mondes avait fait se tordre de mal mon corps et chacun de mes muscles était crispé. Je n'en ai rien senti. Pourtant ma douleur a été plus grande que ce qu'aucun nerf ne saurait me transmettre. Ce qui se trouvait tout autour de nous a déchiré une part de moi-même.

Nous avons avancé en silence sous le ciel nu. Nos yeux n'ont pas voulu regarder plus loin que les traces du chemin qui gisait sur la terre calcinée. Nous avons piétiné le corps d'un monde qui faisait parfois flotté autours de nous les vestiges de ce que nous avions été et que nous ne pourrons plus jamais redevenir. Comme des morceaux de souvenirs insolents figés dans l'air.

À quoi bon ? Pourquoi continuer si c'était pour devoir constater toujours un peu plus que le travail de centaines d'années, que les rêves et les merveilles d'un peuple, que tout pouvait être anéantis en quelques instants creux posés sur le temps ?

Je me suis assise et ne me suis plus relevée, contemplant le monde mort. Les autres n'ont pas remarqué. Ils ne levaient plus la tête.

Je suis resté ainsi de longs moments, plusieurs heures je crois. Alors, au loin, j'ai vu quelque chose qui marchait. Je l'ai regardé un moment et mes doigts se sont serrés autours de mes jambes. C'était un démon ! Je n'en avais jamais vu mais à ce moment-là, j'ai su que s'en était un. Je suis resté pétrifiée devant le spectacle de sa marche indifférente. Je crois que c'était un eredar, j'en ai la conviction.

J'ai voulu m'enfuir, mais la peur me clouait sur place. Et la peur est passé, pourtant quelque chose me retenait encore. De la curiosité. Une curiosité malsaine. Je me suis demandé s'il était heureux. Il ne semblait pas triste. Toute ma vie je m'étais représenté les démons comme des êtres vivant dans la douleur et le chagrin, mais ce que j'avais devant moi n'y ressemblait pas. Et moi j'étais là, au milieu de mon monde détruit, dépouillée de mon âme, et à présent je ressemblais bien plus à un démon que lui. Ne devons-nous pas être heureux ? Peut-être que c'est lui finalement qui a trouvé la réponse. Qu'a vraiment apporté notre exil si ce n'est que l'étalement de notre disparition ? La Lumière maintient en vie la peine de ce qui s'est déjà éteint.

J'ai réussi à me relever pour reprendre le chemin de Shattrath et sur la route j'ai commencé à comprendre que le mal ou le bien n'était sans doute que des mots que nous avions créés pour nous donner enfin une direction que nous pourrions suivre, que rien de cela n'existe. Je me suis rappelé de notre arrivée sur Azeroth et des elfes qui voyaient en nous des démons. D'une certaine façon, ils avaient raison. Nous ne portons plus que malheurs et deuil. Peut-être que ce caillou est en définitive la seule place où nous pourrons finir nos jours.

Je me suis souvenu de ce monde comme de ce qu'il était. Un lieu de paix, d'avenir. Jamais je n'aurai pensé sa destruction possible, pas après ce qui était déjà arrivé. Je me suis souvenu des étoiles que j'examinais depuis l'observatoire. Elles étaient tant de promesses. J'avais même cru qu'un jour nous reprendrions le ciel pour retrouver la planète des anciens. Tout parait si dérisoire maintenant que le vide de l'espace habille chaque endroit. J'ai regardé en l'air et j'ai été surprise de voir que la plupart était encore suspendues là.

Et si Velen s'était trompé ? Qu'est-ce qu'a la Lumière de plus que les ténèbres pour que nous lui donnions à elle la définition de "bien" ? Puisque les démons ont l'air heureux dans la Légion et qu'ils veulent l'étendre dans l'univers, en quelque sorte c'est le bonheur qu'ils propagent. J'ai commencé à prendre peur, à trembler de me poser ces questions. Pourtant si notre bonheur ne dépend que de la façon dont nous sommes façonnés, il vaudrait sans doute mieux que nous nous reconstruisions différemment.

J'ai plissé les yeux et ai aperçu au loin les pointes des tours de Shattrath. Il y avait au milieu de celles-ci comme un rayon brillant qui s'élevait dans le ciel. Je n'étais pas certaine que ce ne soit pas qu'un simple reflet à cette distance, mais plus j'avançais, plus je sentais en moi comme une vibration, une pulsation, que j'avais presque oublié.

Alors je me suis mis à courir, sans m'arrêter, et le vent a porté à mes oreilles un tintement qui m'a coupé le souffle...

...puis m'a réappris à respirer.
D'où vient la Lumière ?

Je n'ai pas toujours été prêtresse. Pour tout dire, ce n'est pas la nécessité qui m'a amené sur cette voie, et même si je me sentais redevable envers les naaru, c'était aussi pour mieux comprendre ceux dont nous étions dépendants. Avant cela, j'étais ce que les gens pourraient appeler une chercheuse. J'observais les étoiles à l'aide de télescopes et notais leur mouvement et leur couleur. Nous étions beaucoup à pratiquer de telles activités. En quelques sortes, nous voulions garder notre capacité de compréhension afin de continuer à pouvoir nous adapter aux épreuves quelles qu'elles soient.

Nous étudiions les mondes lointains, mais aussi ce que nous pouvions tenir entre les mains, la matière qui fait les choses. Nous archivions ses réactions à la rencontre d'autres matériaux, à celle de la chaleur ou de la vitesse.

Et puis, nous étudiions l'énergie. Elle nous avait toujours fascinés, plus que tout le reste. Nous examinions les agencements de cristaux dans le vaisseau et tentions de reproduire leurs effets avec des pierres moins massives.

Mais la Lumière restait incomprise. Elle était l'énergie qui soulevait toute les interrogations. L'énergie ? Même de cela nous n'étions pas certains.

La question s'est posée de la légitimité de telles recherches. Chacun s'accordait à admettre le savoir comme étant notre bien le plus précieux, mais nous ressentions certaines réticences. Nous avons fini par convenir de ceci et de l'importance d'enrichir ce patrimoine, mais une sorte de consensus s'est inconsciemment mis en place, et tout le monde évitait le sujet. Les chercheurs ont cherché d'autres choses, car il y avait bien d'autres choses à comprendre.

Voilà ce qui motivait mes choix. Je voulais comprendre la Lumière au plus près, et établir un dialogue entre deux ramifications importantes de notre société qui avaient évolué en parallèle sans encore se croiser.

Je n'ai pas eu tout le temps que j'aurais souhaité, et la suite est la bien tristement connue fuite de Draenor. Mais aujourd'hui, alors que je rejoignais ce qui restait de Shattrath et que l'Aldor m'accueillait à nouveau, j'avais l'occasion de continuer mon travail, celui d'un nombre écrasant de notes et de calculs. Ce travail qui était motivé par une seule et magnifique idée; celle que tout est lié, que la Lumière, la matière et les êtres vivants faisaient partis d'un même tout.

J'ai recommencé à travailler la Lumière tout le jour, cette fois-ci avec certains des plus grands prêtres draeneï. Et la nuit, je passais des heures à transcrire toutes mes observationq, chaque ressenti, en m'interrogeant sur la provenance de chacune des perceptions.

D'où vient la Lumière ? D'où vient-elle et y en a-t-il en abondance ? Comment traverse-t-elle le vide, instantanément, pour venir s'enrouler autour de mes doigts ? Peu à peu j'ai commencé à trouver des solutions à ces énigmes. J'avançais, une découverte après l'autre, mais j'avançais.

Mais il était toujours difficile d'en parler, et seule je ne pouvais pas m'en sortir. Il était temps de ramener le sujet sur le tapis et d'ouvrir les esprits une fois pour toute. Nous ne pouvions pas nous permettre de devenir comme ces elfes de la nuit qui s'imposaient des tabous. Les échanges diplomatiques avaient souffert de façon totalement disproportionnelle lorsque nous n'avions fait que de suggérer nos observations à propos de E'lune. Hors de question de laisser s'installer pareil obscurantisme pour nous. Nous n'y survivrions pas.

Les années qui ont suivi ont posé peu à peu les bases d'une communication entre les prêtres des naaru et les chercheurs qui étudiaient la Lumière. À ma grande surprise, l'idée n'avait pas été tout à fait abandonnée et je pus rencontrer quelques draeneï qui avaient fait d'intéressantes observations à ce sujet. Nous avons fini par pouvoir nous exprimer librement et cette fois le savoir n'avait plus à faire de compromis. Bien sûr, la plupart pensait que nous perdions notre temps, mais nous persistions, persuadés que ces connaissances pourraient nous servir un jour et que certaines de nos découvertes avaient des applications plus directes.

C'est sous ce climat nouveau qu'une nuit, comparant mes notes à la lueur rosée d'un petit cristal, toujours travaillant sur ma théorie qui lierait toutes choses, j'ai pris conscience du paramètre qu'il m'avait manqué depuis le début. J'ai réalisé ce qu'était cette chose que je ne voyais pas dans mes calculs et qui pourtant était là depuis toujours, entre mes yeux et les lettres. Je n'avais pas pris en compte ce que l'espace entre les mondes avait en plus grande quantité : le Vide.

J'ai relu. Tout, absolument tout ce que j'avais écrit, chaque donnée. Tout semblait correct mais ce n'était pas suffisant. Ce que cela impliquait, c'était que non seulement les êtres vivants, la matière qui compose leur corps et la Lumière étaient imbriqués, mais également ce qui avait créé les démons primordiaux. Je ne pouvais pas présenter ma théorie sans en être absolument certaine et en avoir les preuves irréfutables. Je n'allais pas risquer de fragiliser plusieurs années de relations raisonnées pour ce qui était pour l'instant seulement théorique et qui pouvait absolument le rester.

Mais il me manquait des observations importantes pour confirmer mes calculs, celle relevant du Vide. Il se trouve que c'est un sujet que j'avais étudié de manière soutenue dans le Génédar, et dont j'avais pris soin de prendre l'ensemble des travaux à bord de l'Exodar. C'est un soin que je n'avais pas eu alors que j'avais rejoint la Draenor détruite.

Je devais y retourner. Il me fallait au plus vite rentrer à l'Exodar pour y récupérer ces documents. J'ai pris congé de l'Aldor dans les jours qui ont suivi, promettant que mon absence serait d'aussi courte durée que possible, et je me suis embarquée pour traverser à nouveau la Porte des Ténèbres, mais si l'idée ne me réjouissait pas.

J'ai tout fait pour ne pas regarder le paysage autour de moi. Pas que je ne m'y étais pas habituée depuis, bien qu'il y avait un peu de ça, mais j'avais surtout peur de ma propre réaction si je recroisais au loin un monstre qui errait.

Je suis finalement arrivée devant la Porte qui était encore plus grande et plus terrifiante de ce côté-ci des deux mondes. J'ai laissé sa lueur verte m'attraper et me tirer, m'allonger à sa guise. Mais comme je ne bougeais plus et que mes yeux étaient ouverts, je vis le vert virer à l'ocre et puis au pourpre, un rouge plus violent que la peur, et alors le noir. Plus rien.
Tête de pont, centre de soins
Dixième jour après l'invasion de la Horde de Fer

Les blessés arrivent en trop grande quantité. Il nous faut des renforts et nous sommes presque à court de ressources. Chaque nouvel inventaire du matériel médical fait le même effet que les grondements sourd qu'on entend régulièrement résonner en direction du Rempart-du-Néant.

Le nombre des orcs grandit et chaque jour annonce la mort de nouveaux soldats. Nous ne pourrons pas tenir sans un soutient sérieux de toute l'Alliance. Hurlevent achemine tout ce qu'elle peut, mais ça ne suffit pas. Des centaines de ces monstres à peau brune passent tous les jours la Porte des Ténèbres et avancent sur nos terres. Ils sont maintenant dans tout le sud du royaume.

Les brancards sont chaque heure resserrés sous la tente de fortune. Les blessés pataugent dans le sang coagulé et la poussière. On ne prête déjà plus attention aux prières et aux mots de pouvoir des guérisseurs, devenus une mélopée sur fond de claquement de métal, d'armes griffant armure et chair. Là, à deux pas de la tente. Et à des kilomètres tout autour.

On ne distingue plus le bruit de la foudre des coups de canon, la pluie acre des gerbes de terre, les cris des hommes et ceux des monstres. Malgré tout, le ciel est dégagé ce soir. La toile sombre est étoilée de mille abcès. Loin, très loin sur un de ces points brillants, des hordes d'orcs se pressent derrière une gigantesque porte.

Ces quelques phrases ont été les premières rédigées sous ma nouvelle fonction. Guérisseuse au sein d'une milice de l'Alliance, là au milieu du désert. Comme quoi des siècles de vie ne vous mettent pas à l'abri de nouvelles surprises.

Mais je ne comprends pas beaucoup plus cette situation qu'il y pourrait paraître. En fait, j'ai encore l'impression d'entendre le chaos autour de moi et le silence qui espaçait les chocs quand le bourdonnement de la Porte m'a quitté. Mes yeux tentent encore de distinguer les formes floues au-dessus de moi qui bougent à toute vitesse et mes bras porte toujours la sensation du contact franc les tirant et moi avec.

J'ai entendu des chuchotements mais, après réflexion, je crois que c'était des gens qui criaient. Et puis mon corps n'a plus trop été déplacé et j'ai pris peu à peu conscience qu'il se trouvait sur des draps accompagnés de poussière. Et quand j'ai été fatiguée d'être couchée, je me suis redressée et - mes souvenirs sont un peu flou - mais je ne suis même pas sûr d'avoir fini mon mouvement qu'on me confiait la tente servant d'infirmerie et que cette tâche devint une fonction, ma nouvelle fonction, semble-t-il.

Évidemment, je le raconte avec le sourire tant la situation paraissait surréelle, mais je n'étais amusée en rien dans cela. J'avais des affaires qui me concernaient vraiment et je n'avais pas l'intention de m'impliquer dans les guerres d'Azeroth. Il me fallait à tout prix atteindre l'Exodar, les documents qui s'y trouvaient étaient d'une importance immense ; pour la recherche, pour la capacité de mon peuple à maitriser son environnement, à se débrouiller par lui-même, pour son indépendance.

Sauf que mes premiers regards vers l'extérieur m'apprirent que tout cela me concernait plus que n'importe quel habitant d'Azeroth. Des orcs. Des orcs bruns alors que je n'étais même pas sûr qu'il en restait encore. Les monstres d'orcs sous un ciel brûlé. Tout cela était impossible mais je ne pouvais pas être en train de rêver, pas plus que je ne pouvais ignorer la réalité qui se glissait partout dans le désert et plus loin encore. Mon engagement en devint vraiment un quand Draenor fut évoquée. Pourtant cela ne pouvait être vrai. Rien ne pouvait être vrai !

Et si, finalement, j'avais perdu l'esprit il y a plusieurs années déjà ? Nous l'avons constaté, de telles choses se passent chez certains individus quand ils ont trop souffert ou qu'ils ne veulent pas admettre quelque chose d'irréversible. Il parait qu'ils voient des choses qui n'existent pas ou bien que certaines choses refusent d'être observées par leur esprit. J'ai toujours trouvé cela très triste sans jamais me dire que je pouvais moi-même me retrouver dans de tels états. Et pourtant, rien ne me met plus à l'abri que n'importe qui.

Et si j'avais tout inventé depuis la fuite de Draenor ? La logique me l'a martelé sans cesse : une planète n'explose pas. Quelque chose avait dû se passer, un moment précis avait dû me faire rompre d'avec la réalité et à partir de là, mon esprit s'est perdu. Je ne parviens pas à m'en rappeler, mais je me souviens que de tout laisser en arrière, aux orcs et à la Légion, d'embarquer dans le vaisseau, avait été comme laisser une part de notre identité sur cette terre. Cela a sans doute dû être trop dur pour moi.

Tais-toi. Pourquoi est-ce que mon coeur bat si vite ?

Alors j'ai dû tout inventer, l'explosion..., surtout l'explosion. Mais donc Draenor existait toujours et j'avais marché dessus ! Comment ai-je pu continuer de voir les ruines d'un monde quand il était bien là ? Pourtant si je n'invente pas ces orcs, c'est bien qu'ils viennent de Draenor, et la seule explication est que je suis folle... C'est étrange, alors que je pense à cela, ce que je ressens n'est ni de la peur ni de la colère, c'est plutôt une sorte de désespoir, car si je peux expliquer mon esprit, je ne suis plus qu'une suite d'effets et je trouve cela triste, moche.

Non. Non, cela n'avait pas de sens. Le rocher sans vie sur lequel je vis est trop triste pour venir de mon esprit, ou alors je ne vaux pas mieux que les pires démons pour imaginer ainsi le Vide. Non, l'explication n'est pas là et je sais bien que si je retourne la chose, que si je vois les orcs d'aujourd'hui sortis de mon esprit, je ne résous rien. De toute façon, si je suis folle, ma réalité reste celle dans laquelle je me fais vivre et elle ne vaut pas moins que celle des autres.

Si je veux une explication logique à tout ça, je ne peux que continuer avec ce que je sais déjà, et ce que je sais me dit que ce ne peut être que la Porte elle-même qui agit maintenant différemment.

Cette porte me révulse, me repousse presque matériellement et je ne veux que m'en éloigner. Je crois qu'elle fait cela à tous les draeneï. Elle nous dégoute. Mais pourtant, je trouve quelque chose de rassurant à ce trou entre les mondes : c'est qu'elle me rappelle que nous pourrons toujours nous enfuir, comme les orcs qui sautent à travers elle. Nous, nous le faisons avec des vaisseaux, mais c'est la même chose. Nous pourrons toujours sauter sur une autre terre, et puis une autre encore. Nous n'avons que ça à faire et nul besoin de se soucier de ce que nous trainons sur notre passage.

Car ça nous suit. Ça nous colle comme une ride. Et là où nous sommes passés il y a maintenant cette empreinte verte qui a dû finir par nous retrouvés. Sauf qu'elle n'a pas eu à chercher beaucoup. C'est une partie de nous que nous tentons de semer, un bout de nous que nous semons. Si seulement tout ceci n'avait été que des fables... Mais ce n'est plus important alors que nous pouvons fuir. Après tout nous sommes bien avancés de savoir, maintenant, que nous ne pouvons et ne devons compter que sur nous-même puisque nous n'avons pas d'autre choix. Nous sautons d'étoile en étoile. Je me demande si dans le ciel certaines brillent à présent d'une lueur verte.

Tais-toi. Pourquoi est-ce que ma respiration se fait dure ?

Bien sûr il y a bien des mondes là-haut, mais mes recherches me rappellent que se sont surtout des petits grains suspendus dans le vide. Des petits tas de particules. C'est tout ce qu'on voit et je pourrais bien n'être qu'un tas de particules, m'en rendre compte n'y changerait pas grand-chose. À moins que justement cela change tout... Mais pour ce que j'y comprends maintenant, avec toute la conscience du monde, je me sens toujours plus proche du bout de matière qui ne rêve que de se faire aspirer par l'espace pour être loin d'ici, que de la fière et libre arbitre de mon existence. Alors qu'importe. Qu'importe mes réactions puisqu'elles sont explicables. Qu'importe la conscience si elle ne me fait pas agir différemment.

Stop !

Pitié, que ça s'arrête ! Je n'en peux plus de m'entendre. Stop ! Ne puis-je pas avoir la paix ? Je voudrais pourvoir me crever les oreilles pour ne plus m'entendre penser. Je veux que ça s'arrête. Comment pourrais-je élever mon enfant si je ne peux même pas calmer le flot de mes propres pensés ? Qu'a-t-il demandé, lui, pour subir tout ceci. Il n'est pas né et déjà je me fais honte.

Et je me fais honte par ce que je m'apprête à faire. Parce-que je m'apprête à fuir. Encore. La fuite fait partie de nous après tout, non ? Comme l'eau qui coule vers la mer. C'est cela qui devrait me rendre folle en fait, cette loi irréversible. Car c'est vrai, si nous ne sommes qu'un écoulement de réactions, tous nos choix sont déjà faits. Alors je ne suis personne, je n'existe pas. Mais est-ce qu'en en comprenant cela, je deviens quelqu'un ?

- Madame, nous partons.

Ça y est, ils vont passer la Porte. Leur grande mission suicide. C'est le moment de fuir. De toute manière, ils s'y attendent, et puis je suis enceinte. Ce ne sont pas des choses qui se font. Je dois fuir, c'est ainsi, comme l'eau.

Mes mains tremblent.
Stop. Ne plus penser.

J'ai quitté l'infirmerie pour ne plus y revenir. J'ai marché sur le sable et à chacun de mes pas le sol vibrait. J'ai marché à travers le vent qui portait la poussière et à mes oreilles des chants sifflaient. J'ai marché sous le ciel et dans mes yeux se reflétaient ses astres.

J'ai marché dans le désert, mais je n'étais pas seule. Autour de moi, mille soldats frappaient le sol de leur pas ordonnés, chantaient au vent les chants guerriers, arboraient des armures plus étincelantes qu'un soleil.

J'ai marché dans le désert alors que tout voulait le contraire. Et quand tout me poussait à la fuir, j'ai marché sur la Porte des Ténèbres, déjà comme morte, mais j'existais.

Mais soudain mon ventre s'est agité et alors plus rien d'autre n'a eu d'importance que de rejoindre l'infirmerie. Des soldats m'y ont aidé. Et ce soir-là, j'ai bien plus existé qu'en passant n'importe quelle porte. Ce soir-là, je me suis rendu compte que j'étais une partie de mon peuple autant que moi-même. J'ai su qu'exister n'incluait pas que moi et qu'on ne peut être quelqu'un si l'on est seul.

En prenant le griffon pour rejoindre Hurlevent, je n'étais plus seule. Dans mes bras, aux toutes premières heures de sa vie, mon fils apprenait déjà à arpenter le ciel.
J'entendais l'écho de mes pas résonner dans les vastes salles du vaisseau abandonné. Rien ne bougeait dans ces grands espaces. Le ventre vide de l'Exodar paraissait plus obscur que je ne l'avais connu.

J'avançais sur le sol lisse, mon fils dans le creux de mes bras. Il dormait, le voyage avait été fatiguant pour lui. Et puis pour moi aussi. J'avais pensé que retrouver l'Exodar me réconforterait, mais à vrai dire, je n'y ressens pas beaucoup plus que le froid de ses halles inertes.

Je me suis dirigée vers la plateforme où devaient encore se trouver certaines de mes affaires dont la plupart de mes anciennes recherches. J'ai profité de passer devant quelques installations de cristaux pour en mettre quelques-uns en résonnance afin d'avoir un peu de lumière. Mon fils a un peu bougé quand je l'ai posé sur les coussins de mes vieux appartements, mais il ne s'est pas réveillé. Rien n'avait changé ici, si ce n'est une odeur de pierre assez forte. Sûrement qu'elle avait toujours été là, camouflée par d'autres parfums.

Pendant que je fouillais pour retrouver mes notes, j'ai entendu des bruits mécaniques résonner dans des salles plus loin. Les assemblages de cristaux que j'avais activés avaient sûrement lancé plusieurs autres systèmes qui se remettaient en marche.

Un bruit plus près de moi a détourné mon attention. C'était simplement mon fils qui avait laissé s'échapper un gaz durant son sommeil. Entre ça et l'odeur de pierre, je comprends enfin le vieux dicton qui dit qu'il ne faut pas croiser les effluves !

J'ai fini par trouver ce que je cherchais. Le temps allait maintenant être long pour tout relire et pour comparer ce qui devait l'être. Je me suis installée dans les coussins et j'ai commencé la lecture.

J'ai quelque fois été interrompue par des pleurs réclamant le repas, mais ces coupures étaient bienvenues et j'étais plus qu'heureuse de pouvoir m'occuper de mon enfant. Plus j'avançais, plus je constatais que ce que j'avais prédit s'avérait correct. Tout était lié, le Vide comme la Lumière, et tout ce qui en découlait. Ces deux entités étaient au départ de toute chose. La Lumière semblait intrinsèquement lié à la Vie, tandis que le Vide composait les choses inertes... et dans une certaine mesure, il était partie intégrante des démons. Mais comment cela était-il possible ?

J'ai soudain relevé la tête en entendant un cliquetis aigu. Peut-être y avait-il encore quelques Krokul qui minaient en contrebas. Pas besoin d'aller vérifier maintenant. Par contre, le bruit avait réveillé mon fils et il était à présent impossible de le rendormir. Je l'ai pris sur mes genoux et me suis replongée dans mes réflexions.

En fait, cette interruption m'avait fait revenir quelque-chose à l'esprit. J'ai vu dépasser de sous une pile d'objet mon ancien journal de bord. Je le croyais perdu depuis le temps. Je l'ai ramassé et ai retrouvé un passage en particulier. C'est sur Draenor que s'étaient transformé les Roués. J'avais parlé avec l'un d'entre eux durant notre exode vers Azeroth et il m'avait expliqué que la Lumière les avait quitté peu à peu, sans vraiment comprendre comment, mais que l'événement qu'ils pensaient déclencheur était la bataille qui avait vu tomber Shattrath aux mains des orcs. Ceux à qui la Lumière se refusait désormais, parlaient d'une sorte de vapeur nauséabonde qui planait ce jour-là, là où il y avait des orcs. Peut-être y a-t-il dans cette vapeur un début de réponse. J'ai relu de grande partie du journal, mais je ne trouvais de mention de cette dernière nulle part ailleurs. Pourtant le mot était souligné : j'avais réellement dû trouver une importance plus qu'ordinaire à ce détail. Avec ce que nous savons désormais de cette vapeur, il devait m'être possible de déterminer le rôle qu'elle avait pu avoir.

Mon fils s'agitait de plus en plus sur mes genoux, amusé par les bruits de machineries toujours plus présents. J'eu tout le mal du monde à travailler efficacement, d'autant que les sons nombreux et parfois violents me distrayaient également. Mais mon fils me faisait rire à tourner la tête dans tous les sens et j'étais toujours aussi enchantée de lui jouer des tours.

Alors que nous jouions, je résumais en pensée ce que je savais d'après ce que j'avais découvert, pour essayer de définir au mieux une stratégie pour la suite de mon travail. On pouvait corréler la Lumière et la Vie, lesquelles était en quelque sorte en contradiction avec le Vide, bien que tout ceci soit interdépendant et ne puisse exister en l'absence de l'autre. Disons simplement qu'ils se repoussent, dégageant ainsi l'énergie nécessaire pour exister. Mais les démons, qui sont en vie, était donc autrefois des êtres de Lumière comme nous le sommes tous. La Légion connaitrait alors un moyen, plus puissant que la simple conviction, pour qu'un être vivant quitte la Lumière sans pour autant mourir.

J'ai peu à peu pris conscience de la gravité de cette découverte. Il me fallait me remettre sérieusement au travail afin de comprendre précisément comment fonctionnait cette conversion. Nous savons maintenant que la vapeur dont parlent les Krokul était en réalité celle du sang du démon Mannoroth, mais nous ne connaissons rien de la nature de ce sang et de ce qui le compose.

Je suis resté éveillée bien plus longtemps que je ne l'aurais dû et mon fils ne fermait pas plus l'oeil, tout intéressé qu'il était par les musiques que produisaient les cristaux en changeant d'état et par les lumières qui tamisaient l'atmosphère de nouvelles couleurs en permanence. Je n'étais pas tranquille car chaque nouvelle étape confirmait un peu plus mes craintes et je commençais à voir se dessiner une réponse qui m'effrayait. Pourtant je devais continuer jusqu'à arriver à un modèle vérifiable et irrécusable.

Les heures défilèrent sous les yeux fascinés de mon enfant qui me voyait la tête penchée sur mes calculs, à compulser mes notes un peu frénétiquement tout en essayant de ne pas le délaisser.

Je suis finalement parvenue au bout de son élaboration et j'allais pouvoir tester si ce que mes calculs présageaient s'avérait vrai. J'ai pris une grande inspiration et j'ai jeté un coup d'oeil à mon fils, puis j'ai appliqué les formules. Le vaisseau tout entier était empli des vibrations que je connaissais bien.

...

Tout correspondait. Mais en analysant les résultats en détail, je me suis aperçue que cette concordance était bien plus importante qu'attendue. Chacune des propriétés de chaque type de particules de Lumière était l'exact opposé de celles de Vide, quel que soit son état. Elles avaient exactement la même structure !

J'ai eu un sursaut. J'entendais mon coeur battre dans mes tempes. Le sifflement des cristaux se faisait toujours plus aigu et mon fils hésitait entre rires et pleurs. J'ai fixé ma main pour tenter d'y discerner les grains de Lumière qui me composent.

Cela signifiait, dans le cas des démons, que la Lumière ne les avait jamais quittés, mais qu'elle s'était transformée, sa structure restée identique leur permettant de continuer de vivre. La seule manière qu'a la Légion de transformer les êtres vivants en démons sans les tuer est d'utiliser cet inexplicable changement d'état de la matière qui voit une particule de Lumière se transformer en une particule de Vide. Le sang des démons primordiaux, nés du Vide, doit posséder la particularité de pouvoir inverser les polarités de la Lumière.

La Légion a donc trouvé un moyen de se rendre contagieuse...
On appelait ça le chant des cristaux. Nous l'avions détecté un peu par hasard, en étudiant les pierres qui composaient l'armature extérieure de l'Exodar. Lors d'une sortie alors que le vaisseau voyageait encore, une sortie très délicate et qui avait demandé une longue préparation, nous avions entendu le son. Il semblait être suspendu dans l'espace, ne jamais s'éteindre.

Plusieurs de ces sorties furent nécessaires, mais nous avions fini par comprendre qu'il émanait du vaisseau lui-même, mais que plutôt que de se propager, il stagnait, vibrant presque éternellement, là où était passé sa source.

Là-haut, dans l'espace entre les mondes, une musique continuait d'exister au milieu du silence.

Un simple son. C'est tout ce que nous avions.

Nous devions partir.

Si la Légion était contagieuse comme mes recherches le montraient, il ne fallait pas rester sur cette planète une seconde de plus, et surtout, je devais avertir les draeneï de l'Outreterre que nous ne pouvions pas y demeurer. Azeroth, Draenor, elles avaient été corrompues comme tant d'autres avant elles. Il était temps pour mon peuple de trouver un nouveau monde sur lequel nous n'emmènerions pas la Légion. Nous trouverons une solution pour lui échapper.

Mon fils dans mes bras, j'ai traversé les hauts couloirs de cristal pour me rendre dans l'une des salles que nous dédiions à la recherche.

Elle était toujours là, intacte. La navette que nous avions construite pour pouvoir nous rendre à l'extérieur de l'Exodar afin d'étudier le Néant, semblait avoir été utilisée hier. Navette était un bien grand mot, elle ne pouvait accueillir que deux ou trois personnes et ne faisait pas plus de quatre mètres de long. Vu de l'extérieur, elle ressemblait à une réplique miniature de l'Exodar, reprenant sa forme particulière.

J'ai commencé le travail d'agencement des cristaux en me servant des notes que j'avais prises dans mon journal de bord lorsque nous préparions les sorties. Les schémas étaient tous rigoureusement répertoriés, mais ils ne me suffiraient pas pour ce que j'avais à faire.

Deux jours passèrent sans que je ne dorme beaucoup. Je plaçais chacune des pierres selon une géométrie stricte et m'aidais de mon ouïe pour connaître les positions qui pouvaient amplifier les résonnances. Je profitais également des moments calmes durant lesquels mon fils dormait, pour compléter le journal de bord laissé à l'abandon depuis mon départ pour Shattrath.

En relisant tout ce que j'avais écrit dans ce journal, j'en suis venu à me demander si ce que je faisais depuis tant d'année, si ce que nous faisions tous, avait le moindre but. La recherche. Toujours la recherche. Au final, qu'avons-nous trouvé ?

Toute ma vie, j'ai considéré la connaissance comme ce qu'il y avait de plus important. Pourtant aujourd'hui, je doute. Que nous a-t-elle apporté ? Elle nous a jeté dans un vide d'incompréhension. Elle nous a mis face aux immensités dans lesquelles nous existons à peine.

La recherche. Nous ne cherchons pas pour trouver. Au fond, nous savons qu'il n'y a pas de solution. Nous cherchons pour nous rassurer, pour que nos esprits soient occupés et ne se perdent pas.

Le vrombissement de la navette a fait trembler toute la salle. J'avais disposé certains des cristaux pour qu'ils agissent en quelque sorte comme des aimants. La Porte des Ténèbres ne menait plus à l'Outreterre, il ne restait désormais plus qu'une voie : le ciel. Les cristaux devaient se mettre en résonnance avec la musique dans l'espace. De cette manière, il serait possible de retracer la trajectoire de l'Exodar jusqu'à l'ancienne planète. Enfin ça, c'était la théorie.

Tandis qu'à l'intérieur de la navette tout commençait à trembler, mon fils a ouvert ses yeux et m'a fixé, calmement. Alors tout doute m'a quitté. J'ai vu dans son regard qu'il y avait ce que je cherchais partout ailleurs. Il y avait la vie, la Lumière, ce qui existe réellement. Mon corps s'est soudain fait si léger que je ne le sentais plus, il flottait. Nous venions de quitter la planète.

Les cristaux autours de nous se sont mis à briller si intensément que nous ne pouvions plus rien voir que leur miroitement qui courait sur nos visages. La Lumière nous guidait !

Une musique cristalline a empli toute la navette et tout s'est mis à vibrer. Quand nos yeux se furent habitués à la lumière, je vis au travers de cristaux moins opaques une sphère qui brillait autant que la Lumière elle-même et qui portait la même grâce que les yeux d'un enfant. Devant nous flottait Azeroth, parcourue de ses nuages, balayée de ses marées, et en son centre le grand maelström semblait tourner au ralenti, comme la planète elle-même qui d'un côté créait les matins, et de l'autre faisait tomber la nuit.

Et puis mes yeux se levèrent un peu et je vis tout le reste. Je vis l'infini. Parsemé partout par la Lumière.

Je n'ai pas vu Azeroth s'éloigner. Pas plus que je n'ai entendu le silence qui peu à peu s'installait dans la navette. Mes yeux sont restés fixés sur ce que nous avions toujours appelé le Néant. Ils sont restés à contempler si longuement ce qui n'était en rien néant, que je me rendis compte du silence bien longtemps après que la dernière note nous ait quitté.

J'eus beau chercher le son, encore et encore, je compris que nous ne le retrouverions pas. Mais le temps s'écoula, les jours puis les semaines, et je ne m'en souciais plus, car la vue était belle et que la Lumière était avec nous. Que la Lumière était partout.

Peu importe le temps, nous finirons un jour par approcher une étoile. Et alors qui sait ce que nous y rencontrerons. Tout sera à commencer.

Peut-être que mon peuple est destiné à disparaître, mais chaque draeneï porte les siens en lui. Et s'il se trouve quelques draeneï qui se perdent loin de lui, qui comme moi, arriveront un jour, par hasard, sur un monde inconnu, alors ils pourront raconter leur histoire. Et mon peuple continuera de vivre dans les contes pour enfants sous les traits de ceux qui parcouraient les étoiles. Alors peut-être la nuit des yeux scruteront le ciel à la recherche des vaisseaux de cristal et se demanderont comment nous avons disparus. Pourtant, tant qu'il se trouvera quelqu'un sur un monde pour raconter notre histoire, nous continuerons d'exister.

Plusieurs années avaient passé déjà depuis que nous avions perdu la trace du son. Mon fils grandissait et je lui apprenais tout ce que je savais, sur nos coutumes, sur nos origines, sur la Lumière et les naaru. La connaissance sert à cela aussi.

Je suis resté aussi curieuse que je l'ai toujours été, je ne changerai pas si facilement. Et quand je regarde à travers les cristaux, je ne cesse de m'interroger. Parfois je me demande encore si tout cela a un sens. Mais c'est surtout la Lumière des étoiles que je contemple et qui m'aspirent dans l'infini.

Je me pose beaucoup de questions et sans doute ont-elles toutes une réponse.

Toute sauf une.

On a beau pouvoir expliquer scientifiquement, mathématiquement, pourquoi l'univers est ainsi; la vérité, c'est qu'on ne sait absolument pas expliquer sa beauté.
Plus aucune lumière n'éclairait les longs couloirs de l'Exodar et le silence s'était installé partout. Il était cependant régulièrement percé par les cliquetis des pioches minant éternellement.

Cela faisait bien des années que plus personne n'avait marché dans les grandes halles qui avaient un jour été plus brillantes et bruyantes que tout ce qu'on pouvait admirer.

Toute chose semblait avoir abandonné le vieux vaisseau. Sans doute plus rien n'y était vivant. Ce qui y minait doutait de l'être encore.

Mais les Krokul étaient toujours là, dans les salles les plus oubliées. Et ils minaient. Toujours.

Parmi eux se racontait une bien étrange histoire.

Certains racontaient qu'un jour une draeneï étaient venu dans l'Exodar et était resté plusieurs jours avec son enfant. Aucun ne sait exactement ce qu'elle faisait, mais il est dit qu'ils finirent par monter dans une étrange chose et qu'une grande lumière les emmena jusqu'au ciel.

Plusieurs Roués content l'histoire d'une mère et de son fils que la Lumière aurait changé en étoiles pour qu'ils puissent parcourir les cieux à la recherche d'un nouveau monde pour les draeneï. Certains soirs, on pourrait les voir passer dans le ciel sous la forme de longues trainées blanches.

D'autres racontent encore qu'il n'y aurait jamais eu de bébé. Ils parlent d'une femme seule qui aurait perdu la raison. Ils disent qu'elle parlait à un linge, mais qu'il était vide. Que la Porte entre les mondes lui avait volé son enfant, sa grossesse n'ayant pas survécu au passage. Ils disent qu'elle a cessé d'être une draeneï et qu'elle mine désormais avec eux.

On ne sait pas ce qu'elle est devenue, ni même si elle n'est pas sorti de l'imagination des Roués qui minent. Seul un vieux journal de bord a été une fois retrouvé. Ceux qui ont perdu l'espoir voient dans les dernières lignes la preuve de sa folie. Les autres, eux, se fichent bien de connaître la vérité. Ils préfèrent se murmurer la belle histoire en regardant les étoiles.

«Je suis finalement arrivée devant la Porte qui était encore plus grande et plus terrifiante de ce côté-ci des deux mondes. J'ai laissé sa lueur verte m'attraper et me tirer, m'allonger à sa guise. Mais comme je ne bougeais plus et que mes yeux étaient ouverts, je vis le vert virer à l'ocre et puis au pourpre, un rouge plus violent que la peur, et alors le noir. Plus rien.»
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Membre
Naka #587
Posté le vendredi 19 octobre 2018 à 21h03  -  #1
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Une illustration de la madame telle que je me l'imagine :


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